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16/02/2007

Ah Jane Austen, quand tu nous tiens !

Que Frankie s’emballe pour une œuvre romanesque passe, mais qu’elle veuille vous faire partager son emballement, c’est que l’œuvre en question l’a totalement scotchée. L’auteur : Jane Austen ! Jusque-là, tout le monde ou presque connaît : "Raisons et Sentiments", "Persuasion", et… medium_orgueil_et_préjugés.jpg

Et " Orgueil et préjugés ". A la sortie du film en salles, Frankie n’avait pas envie de voir cette énième adaptation de la romancière anglaise. Allez savoir pourquoi ? Jane Austen, lecture de jeunesse remisée au placard, rappel flagrant que Mr Darcy est un héros de papier et que dans la vraie vie, Mr Darcy se cache peut-être quelque part, mais qu’il y a peu de chance qu’on le trouve. La peur de voir la passion étalée un peu trop facilement à l’écran dans une campagne anglaise dénaturée par le nombre de films qui s’y est tourné. L’angoisse de voir un Mr Darcy bien trop beau ou bien trop policé en héros sombre, portant fièrement le jabot et la redingote, cravache à la main. Et puis les années qui passent et où l'on en vient presque à détester cette littérature qui vous fait mesurer que la vraie vie n’est pas à la hauteur des sentiments romanesques auxquels on croit jeune fille. Mille excuses, miss Jane, c’était sans compter sur le papa de Frankie. Pianiste, cinéphile, grand amateur de livres devant l’éternel certes, mais aussi sportif, un peu macho et pudique en diable, pas vraiment le genre d’homme à vous appeler un soir pour vous parler pendant quinze minutes de Jane Austen, ni à vous presser de voir une adaptation d’un de ses romans. Première surprise pour Frankie qui écouta distraitement son daddy. Mais lorsque le daddy en question lui répéta dix fois sans reprendre son souffle qu’il avait ADORE le film de J. Wright,medium_orgueilaffiche.jpg ce fut la seconde surprise. Alors, en bonne fille, Frankie s’est ruée au vidéo club d’à-côté pour louer le film en question.

Et elle a bien fait : " Orgueil et préjugés " n’est pas le genre de film qui vous met K.O, non c’est le genre de film sournois qui vous ensorcelle sans que vous vous en rendiez compte et qui vous obsède gentiment les jours qui suivent. Et il y a une raison à cela : la pudeur et la justesse des sentiments au point que dans cette version, on ne voit aucun des protagonistes s’embrasser passionnément comme il est l’usage dans ce genre de film. (Non ! pas même un léger baiser, rien !) Tout n’est que finesse derrière le masque des apparences et des préjugés de première impression. Le réalisateur nous brosse en filigrane une peinture élégante et cependant cruelle de la société britannique (tournant autour des  XVIIIe et XIXe siècles) et des individus qui la composent, fortement influencés par les conventions sociales en général, et plus particulièrement par le mariage. La femme ne peut hériter de son père ou de son mari, et bien des domaines passent aux mains d'un cousin lointain, faute d'héritier mâle. Seul le mariage met à l'abri de tels revers de fortunes. La vie sociale des villages et petites villes de province s'organise autour des bals, devenus les lieux de toutes les espérances matrimoniales.medium_sutherland_orgueil.jpg

Et c’est tout le sujet du film : les Bennet, petite bourgeoisie provinciale peu fortunée, ont cinq filles à marier sous peine de perdre leurs biens à la mort du père. Si Mr Bennet (Donald Sutherland magnifique dans ce rôle de père qui supporte stoïquement cet environnement exclusivement composé de femmes) son épouse, elle, est la mère "entremetteuse" par excellence, obsédée à l’idée de caser ses filles et ce quel qu’en medium_orgueil_les_filles.jpgsoit le prix.

"C'est une vérité universellement reconnue qu'un célibataire pourvu d'une belle fortune doit avoir envie de se marier, et si peu que l’on sache de son sentiment à cet égard, lorsqu’il arrive dans une nouvelle résidence, cette idée est si bien fixée dans l’esprit de ses voisins qu’ils le considèrent sur-le-champ comme la propriété légitime de l’une ou l’autre de leurs filles..."

C'est ainsi que commence le roman de Jane Austen. Et le film : avec l’arrivée de Mr Bingley, leur riche voisin. La maisonnée Bennet est en effervescence. Excepté peut-être, l’héroïne, Elizabeth que l’on sent curieuse, amusée, mais comme détachée de certaines préoccupations sociales. Ce qui lui permet de supporter sereinement et avec indulgence l’atmosphère provinciale étriquée dans laquelle il lui faut vivre. Mais c’est sans compter sur sa rencontre avec l’orgueilleux et le très riche Mr Darcy, ami influent de Bingley. medium_face_a_face.jpgEt tout comme Mr Darcy, Elizabeth ne manque pas d’un certain orgueil. De là vont naître les fameux préjugés issus de la "première impression", confortés par des propos déformés ou malveillants, et les malentendus qui s’en suivent. Tous deux, loyaux et entêtés, devront passer outre leur orgueil et leurs préjugés pour réaliser à quel point ils ont été aveugles.

Le tout filmé par un magicien : le moindre petit détail est exploité pour donner une ambiance spécifique à chaque séquence. Une mise en scène élégante mais qui n’est pas figée par souci d’esthétisme, hélas faiblesse récurrente dans le cinéma romanesque. Ici tout est à sa place, renforcé par la musique de Dario Marianelli et ses accords au piano, légers et enivrants. Il n’y a ni trop, ni pas assez : les images sont " justes " comme le jeu des acteurs. Keira Knightley y est magnifique de simplicité, de gaieté et de passion refoulée. Matthew MacFadyen, fier et tourmenté, idéaliste et méfiant, n’est pas le séducteur auquel on s’attend, mais le héros dont on tombe sous le charme au fil du film. medium_orgueil_dench.jpgJudi Dench toujours aussi impressionnante en Lady Catherine, austère à souhait, défendant cette aristocratie qui commence à s’effriter. Brenda Blethyn est étourdissante comme à son habitude. Et cette obsession à vouloir marier ses filles la rend presque touchante, car elle souligne la place peu enviable des femmes à cette époque lorsqu’elles n’étaient pas assez bien nées, ni fortunées.

Car Jane Austen a fait partie de cette petite noblesse provinciale qui est le cadre de tous ses romans. Loin des passions frénétiques de Brontë, son œuvre dépeint les relations entre jeunes miss et prétendants, les hésitations et autres élans du cœur jusqu'à la naissance du sentiment amoureux dans un univers où la position sociale détermine le futur des femmes. La mort de son père la mettra dans une situation peu confortable. Dépendante de la générosité de ses frères, elle abandonnera tout espoir de mariage, connaissant ainsi le destin fréquent de bien des femmes de l'époque : rester vieille fille et s’occuper de ses nombreux neveux et nièces.medium_Jane_Austen.jpg On ne saura jamais quelle fut la vie sentimentale de celle qui s'amusait tant à décrire les émois naissants d'une Elizabeth Bennet ou d'une Marianne Dashwood (Raison et sentiments) dans la campagne britannique pré-victorienne. Elle est morte à 42 ans, ne laissant que deux portraits dessinés par sa sœur et une correspondance que cette dernière brûlera.

On ne peut donc qu’imaginer : Jane a-t-elle rêvé son Mr Darcy ? Ou bien l'a-t-elle rencontré ? Si c'est le cas, ce Mr Darcy-là n’a pas occulté son orgueil, ni ses préjugés.

Ce que nous faisons parfois, consciemment ou non !

Néanmoins, Frankie a pris un plaisir à la limite de la culpabilité devant ce que l’on nomme généralement une romance. Et elle s’est tellement sentie coupable qu’elle l’a revue trois fois.

 

 

 

 

 

26/01/2007

Dis, Frankie, c'est quoi l'amour ?

medium_cupidon_rouge.jpgLorsqu'une adolescente, qui vient de vivre son premier choc amoureux et la rupture qui s'en suit, vous pose la question, le sujet devient tout à coup si vaste et si insoluble qu'un sentiment d'impuissance à expliquer l'inexplicable vous saisit. L'amour, c'est quoi ?

Passés les schémas récurrents et les nombreuses analyses réalisées sur le sujet, en définitive, l'amour, c'est quoi, quant une môme verse toutes les larmes de son corps, persuadée qu'elle n'y survivra pas. Lui répondre platement que tout un chacun a vécu ce genre d'expérience et que personne n'en est mort. Lui promettre que demain, elle rencontrera l'Amour, le vrai, avec un grand A : un, c'est faire fi de ceux qui restent marqués à vie par les blessures de jeunesse, deux, c'est lui mentir, car rien ne garantit que cet amour tant idéalisé, devenu une quête du graal généralisée, sonne un jour à sa porte.

Est-ce la façon dont on nous présente l'amour, lorsqu'on est jeune et ignorant des sentiments multiformes, qui fait que la déception est forcément au détour du chemin ? Se peut-il que nous soyons si "conditionnés" par la littérature, le cinéma, la vision de notre société empêtrée dans son judéo-christianisme, l'urgence à dénicher son Alter ego pour ne pas être à la traîne, que la trahison s'impose à nous de façon si dévastatrice, lorsque nous ne trouvons pas d'écho à nos projections ? Et savons-nous exactement ce que nous medium_tristan_et_iseult.jpgcherchons au travers de nos désirs amoureux ?

Passés les amours adolescentes qui, parfois, restent gravés dans la mémoire, bien plus que certaines aventures hybrides ; les premiers feux de paille - ces pyromanes du corps et de l'esprit - ; les amours vache que l'on déteste mais dans lesquels on s'enlise sous de mauvais prétextes ; les passions qui vous dévorent de l'intérieur et vous laissent plus morts que vifs ; les amours douces dans lesquels rien ne semble vouloir altérer le quotidien ; les amours à l'alchimie mystérieuse qui vous font croire que, toujours, vous serez l'unique ; les aventures sur le fil du rasoir, limite tolérées, voire condamnables ; les amours sublimées via un regard échangé avec un parfait inconnu qui disparaît en une fraction de seconde, embarqué par la vie et auquel vous pensez des nuits durant ; les amours affamés qui vous laissent un arrière goût d'humiliation ; les amours express qui, vous laissent, elles, un goût amer de culpabilité ; les amours qu'il faut boire jusqu'à la lie, tant on a les cherchés frénétiquement ; les amours platoniques qui vous sédatisent le corps mais galvanisent votre imaginaire.

Passés les amours sorcières telles que nous les délivre Tahar Ben Jelloun dans son recueil de nouvelles du même nom, et dont les trois thèmes finissent par ne faire plus qu'un : amour, amitié, trahison. Femmes et hommes comblés, blessés, aveuglés d'amour fou, mais toujours naufragés, des amours sous influence, ballottés entre magie, filtres et malédictions.

L'attente de l'autre, encore et toujours, le reflet dans le miroir qui ne fait que trahir ce qui nous ronge, la trame générale de nos histoires empreintes de jalousie, de possession, de doute, et la peur qui les escorte... Comme une rengaine devenue obsession, « M'aime-t-il ? Me trompe-t-il ? » Si peu confiance en soi, un peu trop confiance en l'autre et tout devient anarchique. Qui aime que l'autre le trompe, personne ! Et pourtant,medium_carmen_bizet.jpg qui a envie qu'on l'emprisonne, personne ! Qui peut garantir que demain existera, personne ! La vie ne nous donne aucune assurance en la matière, et les lendemains sont souvent de ceux qui déchantent, à force de placer la barre à de mauvais niveaux. « Si tu ne m'aimes pas, je t'aime, et si je t'aime, prends garde à toi ! » La haine, la rancœur, l'amertume, la vengeance parfois, tant de mots qui résonnent tel le glas funeste d'un amour déjà mort. Parce qu'au final, l'amour revêt bien des masques...

Dom Juan, séducteur, infidèle, libertin et blasphémateur, qui aime tous les défis, de la conquête amoureuse à celui définitif de la mort qui l'emportera dans les flammes de l'Enfer.

Marivaux, longtemps qualifié d'auteur de "conversations de salon", réhabilité par la suite, lorsque seront enfin décelés tous les abîmes de la souffrance amoureuse au travers de ses marivaudages.

Solal qui n'a aucun mal à séduire les femmes, mais souffre de ce que l'amour puisse s'obtenir si facilement. Il se déguise en vieillard avant de se déclarer à Ariane, espérant ainsi être aimé pour son âme et non pour son corps. Mais Ariane le repousse. Solal se résigne alors à utiliser les moyens usuels du séducteur, le stupide prestige de la force et de la virilité. Il finira par rejouer à contrecœur l'éternelle comédie du mâle dominant. Il faudra peu de temps à Ariane pour se vouer corps et âme à Solal, fière d'être la "Belle du Seigneur". Mais passés les premiers instants de l'amour, le couple se heurtera très vite aux limites de la passion totale, pour entrer à leur tour dans le cercle vicieux de la violence et de la jalousie.

Ou encore l'amour courtois du Moyen Age, joliment appelé la fin'amor qui désigne l'amour profond et véritable. Un amour hors mariage, prude, sinon chaste, totalement désintéressé auquel s'adonna le mythique couple formé par Tristan et Iseult. Ou Lancelot, amoureux de Guenièvre, femme inaccessible, lointaine, qui feint l'indifférence : le désir des amants qui s'amplifie, mais reste inassouvi. On nommait ce tourment, à la fois plaisant et douloureux, joï (à ne pas confondre avec joie.)

medium_sida.gifMais pour la muchacha, qui a eu dix-huit ans en 1980, c'est un flash-back au masque douloureux qui s'impose à elle. Frankie et ses potes découvraient l'amour libre, sans tabou ; ils ne voyaient pas alors ce qui pouvait les freiner dans leur ascension du "bonheur". Loin des années 60 où Jim Morrison se faisait arrêter par les flics pour avoir osé chanter « I want to kill my father, I want to fuck my mother », Frankie et ses potes découvraient la saveur des amours sans nom, sublimée par quelques lignes de blanche, laissant libre cours à leurs fantaisies verbales sans qu'aucune censure ne vienne les sanctionner. Une époque bénie où le jugement d'autrui semblait n'avoir jamais existé. C'était sans compter sur la machine à tuer, latente et perverse, qui eut pour nom Sida, ramenant avec elle suspicion et haine, mettant tous ces mômes à l'écart d'une société qui voyait là un juste retour des choses : en clair le châtiment exemplaire. Entre amours contrariés et dérives de toxico, ceux qui croyaient tenir le monde entre leurs mains, se sont, hélas, rendu compte que ce n'était que du vent et que l'amour n'y avait pas sa place. De la bande à Frankie, il n'en est resté qu'un seul. Pour la génération qui suivit, l'amour devint synonyme de danger et, pour certains, leur seul ligne de flottaison se nomma et se nomme encore trithérapie. L'amour dans les années 80 revêtit le pire masque qui soit : celui de la mort.

Mais Frankie se souvient aussi d'avoir croisé des personnes dont le regard exprimait une telle sérénité qu'elle se surprenait à les envier. Leur discours s'appuyait sur l'amour, non de soi, mais des autres. Loin de la confusion des sentiments qui nous conduit sur des chemins que l'on croit être ceux du cœur, mais qui en réalité ne sont que la projection de nos désirs égoïstes, ces personnes, elles, avaient fait un voyage différent : celui qui consiste à effacer tout ou partie de leur histoire personnelle, à faire abstraction de leur ego et des mesquineries qu'il déchaîne inévitablement, et à vaincre la peur, source de sentiments vains. Une fois sorti du labyrinthe infernal que représente le pouvoir que l'on détient sur l'autre, ou celui que l'on voudrait détenir, l'amour prend alors une autre dimension pour s'étendre à chaque être vivant. Souvent synonyme de détachement, mal compris dans nos sociétés occidentales, un peu trop tournées sur elles-mêmes pour en saisir toute la signification, cet amour-là se résume à un seul mot : "liberté".

- Alors c'est quoi l'amour, dis, Frankie ? a redemandé l'adolescente.

Frankie s'est tue, parce qu'à quarante ans passés, si elle a une vague idée sur la question, globalement elle n'en sait toujours fichtrement rien.

 

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