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09/03/2007

Un accusé nommé Judas

Assis au milieu d'une assemblée d'experts, le professeur Rodolphe Kasser ouvre une pochette. Dans la salle, le silence est total. Le cœur battant, chacun attend que le vieil érudit se décide. Le texte qu'il a sous les yeux, Kasser le connaît par cœur. Lentement, il commence à lire : « Tu surpasseras tous les autres, car tu sacrifieras l'homme qui me sert d'habit. » medium_baiser_judas_2.jpg

Cela pourrait être le début d'un film à suspens, mais la réalité dépassant bien souvent la fiction, l'histoire se déroule en avril 2006, à la Fondation Maecenas de Bâle. Rodolphe Kasser, linguiste de renommée mondiale, vient d'achever la traduction de textes anciens, après qu'une équipe de spécialistes ait passé des mois à reconstituer les feuillets d'un papyrus original, un Evangile, perdu puis retrouvé, attribué à l'homme le plus haï de toute l'histoire de l'Occident : Judas. Celui-là même qui livra le "fils de Dieu" aux romains pour empocher les trente deniers de récompense. Or, ce texte de l'Evangile évoque une relation entre Jésus et Judas très différente de celle qui se trouve dans les textes du Nouveau Testament.

Il présente Judas comme un initié, un disciple qui cherche à accéder aux connaissances mystiques sur les origines du Christ, l'apôtre le plus proche de Jésus, le seul qui ait vraiment compris son message et la vraie nature du Christ.

Une première traduction en français de l'Evangile de Judas a été faite par Jean Degert, à partir de la traduction anglaise du texte copte. Elle débute ainsi : « Voici la révélation que Jésus a faite à Judas trois jours avant la Pâques. » Le récit raconte que Jésus rejoint ses disciples : ils sont en train de préparer la Cérémonie. Jésus rit de leur attitude, mais ils ne comprennent pas, excepté Judas qui lui dit : « Je sais qui tu es et d'où tu viens, du royaume immortel de Barbelo. » Voyant que Judas est prêt à être illuminé, Jésus le prend à part et lui révèle des secrets sur l'origine du monde. Judas raconte alors à Jésus la vision qu'il a eue, dans laquelle les autres disciples le persécutaient. Il interroge Jésus sur son destin personnel et ce dernier lui répond : « Si tu acceptes d'accomplir les Ecritures en me délivrant de mon enveloppe charnelle, tu seras avec moi au Royaume. Mais ton nom sera maudit sur terre parmi toutes les générations. »medium_hb_judas.5.jpg

Un épais mystère entoure encore les conditions de la découverte du codex, sorte de livre primitif relié de cuir. On sait seulement que ces treize feuillets de papyrus couverts d'une encre à base de plomb et de bile, ont été trouvés à la fin des années 70, dans l'est du désert égyptien. Celui qui les a exhumés était probablement un pilleur de tombes, ignorant tout de sa découverte. Il aurait revendu le document à un marchand du Caire, spécialiste des manuscrits anciens qui, après maintes péripéties, l'aurait revendu à Frieda Tchakos, un gréco-suisse qui en aurait fait don à la fondation suisse Maecenas. C'est ainsi que deux mille fragments, calligraphiés des deux côtés, atterrissent sur le bureau de Rodolphe Kasser, ancien professeur de coptologie à l'université de Genève. Le texte est authentifié par la datation au carbone 14 et l'analyse de l'encre. Il remonterait au IIIe ou IVe siècle de notre ère. Le manuscrit est écrit en copte dialectal, l'antique langue des chrétiens d'Egypte. Le texte copte est une traduction d'un texte grec perdu. Il était connu par St Irénée, premier évêque de Lyon, vers l'an 180. st irénée.jpgCelui-ci en parle dans son traité "Contre les hérésies", dénonçant le caractère hérétique de cet évangile inspiré par le gnosticisme, demandant sa destruction. Selon Irénée, l'Evangile de Judas serait l'œuvre principale d'une secte appelée "Les Caïnites" (les héritiers de Caïn). En parlant de cette secte, Irénée a écrit : « Ils déclarent que Judas le traître était bien avisé de ces choses, et que lui seul, connaissant la vérité comme aucun autre, a accompli le mystère de la trahison. Ils ont produit une histoire fictive de ce genre, qu'ils ont appelé l'Evangile de Judas. »

On suppose donc que ce manuscrit a été sauvé par la "résistance" gnostique, des chrétiens dissidents qui avaient pour habitude de recopier clandestinement les textes maudits pour se les transmettre d'une génération à l'autre.

Il faut savoir que dans les premiers temps du christianisme, la doctrine de l'église n'était pas encore fixée. Au lieu des quatre Evangiles actuels, on en comptait plus d'une trentaine. Puis l'église s'est construite en éliminant peu à peu ses "rivales". Notamment les communautés gnostiques qui ont été accusées d'hérésie, puis persécutées, avant de tomber dans l'oubli.

medium_gnose.jpgLes gnostiques voyaient dans le Christ un dieu d'amour venu montrer aux hommes la voie de la connaissance (gnose en grec). Pour eux, le péché originel n'existant pas, Jésus ne pouvait être mort pour le racheter. Adam et Eve représentaient, à leurs yeux, l'union du corps et de l'âme et la part féminine et masculine qui est en chacun de nous. C'est la raison pour laquelle ils accordaient une place importante aux femmes, égales des hommes, ainsi que le prouve le fascinant Evangile de Marie-Madeleine. Ainsi, tout individu porterait en lui une parcelle de divinité. Apprendre à la connaître, c'est accéder à la connaissance et au salut. Si les gnostiques refusaient toute hiérarchie, c'est qu'ils ne voyaient aucune raison d'avoir recours à des intermédiaires alors que chaque être détient cette part divine. Certains parlent aujourd'hui de "zen occidental" a propos de la gnose et l'on comprend mieux la crainte du Vatican de voir un jour ce mouvement ressusciter. Car si les croyants n'ont nul besoin d'intermédiaire pour atteindre au divin, ils sont en droit de se demander à quoi sert l'église ?

Le fragile papyrus a dormi seize siècles dans le sable du désert, a circulé durant trois décennies parmi collectionjudas.jpgneurs, antiquaires parfois douteux, et autres amateurs de textes occultes, a manqué se décomposer dans le coffre d'une banque, pour devenir l'objet de toutes les curiosités. Mais en dépit de ces aléas, au-delà du temps, il est parvenu jusqu'à nous, et par son intermédiaire, Judas le mystique ? Judas le gnostique ? ou Judas le traitre ? nous délivre un message : il nous met en garde contre le pouvoir détenu par les institutions qu'elles soient religieuses ou étatiques, il nous met en garde contre les mensonges et les malentendus entretenus volontairement.

Tant que nous serons amenés à considérer qu'il n'existe qu'une seule et unique vérité, ce pouvoir-là restera le pire danger qui soit pour l'humanité.

 

 

 

 

05/02/2007

Frankie au temps de Jésus

medium_qui_vive.2.jpgDans l’affichage " Qui-vive ! " de la semaine dernière, on pouvait lire ce pourcentage (extrait d’un sondage CSA/La vie réalisé en décembre 2006) livré tel quel en bas de l’affiche : 29% des français croient que Jésus a existé. Ce qui a fortement interpellé Frankie. Présenté ainsi, sorti du contexte d’un sondage, cela laisse sous-entendre, pour qui n’approfondit pas, que 61% des français pensent que Jésus est un mythe. Or s’il l’on peut contester la notion de " divinité ", il semblait à Frankie que l’existence de Jésus ne pouvait être historiquement remise en cause. Alors Frankie est allée consulter le sondage et voilà ce qu’il en résulte : 25% des français sondés ne croient pas ou pensent que c’est peu probable que Jésus ait existé, 43% des catholiques pensent que c’est probable et non certain, et 16% se répartissent entre le peu probable et "il n'a pas existé".

Indépendamment du fait que l’on fait dire à peu près ce que l’on veut à un sondage, et que l’on peut bluffer les gens en extirpant un % hors contexte, Frankie medium_sondage.gifa décidé de vous entraîner dans un petit voyage dans le temps pour vous parler de la Palestine, au 1er siècle. C’est déjà à l’époque une terre d’instabilité et de désordre en proie à des luttes intestines entrecoupées de guerres et affaiblie par d’incessants changements de dynastie. Un royaume juif avant tenté plus ou moins de l’unifier au IIème siècle avant J.C. mais il restait fragile et offert aux convoitises de tout envahisseur avisé. Celui ci prit le visage de Pompée et cinquante ans avant la naissance de Jésus, la Palestine devint province romaine. Rome décida de confier la charge de gouverner à des rois " les Hérodiens " qui n’étaient pas juifs mais arabes. La situation en terre sainte était alors celle d’un pays en état d’occupation soumis à un régime militaire et les habitants, même s’ils purent conserver leurs coutumes et leurs religions, durent se plier à la loi de la toute puissante autorité romaine. C’est en l’an 6 après J.C. que les choses vont se compliquer dans un Etat organisé en provinces sous deux tétrarchies : la Galilée gouvernée par Hérode Antipas et la Judée, centre spirituel et séculier de la Palestine, relevant directement de Rome et administrée par un procurateur romain. Ce qui signifiait à l’époque des milliers de crucifixions, des taxes, des pillages et la profanation des temples : voilà comment commença le régime romain en Judée. Les juifs de la terre sainte étaient alors divisés en un grand nombre de sectes, dont trois importantes " les sadducéens ", membres pour la plupart de familles sacerdotales, conservateurs dans les domaines politiques et religieux, s’accommodant fort bien de la présence romaine. " Les pharisiens " intransigeants et formalistes passivement opposés à Rome et enfin " les esséniens ", austères, mystiques qui jouissaient d’une certaine influence.

Un groupuscule " les zélotes " fondés en l’an 6, va émerger. Ce n’est pas une secte mais plutôt un parti politique nationaliste et révolutionnaire, formé de pharisiens et d’esséniens, et qui par la suite prendra une part grandissante dans les affaires du pays ce qui mènera au soulèvement de la Judée contre Rome, en 66. Tentative inutile et désespérée qui se soldera pour la seule ville de Césarée par le massacre de vingt mille juifs. Au cours des quatre années suivantes, les légions romaines vont occuper Jérusalem, raser la ville, piller et incendier le Temple. Cette révolte de la Judée entraînera un premier exode des juifs hors de la terre sainte suivie d’un second en 132 consécutive à une nouvelle rebellion infructueuse.medium_Jesus_par_soeur_anna.jpg

La vie de Jésus se déroule donc dans un climat géo-politique et religieux tumultueux. Elle est marquée par d’inévitables symptômes psychologiques et culturels inhérents à de telles situations et notamment l’attente et l’espoir d’un messie qui délivrerait son peuple de l’oppression. Dans ce sens on peut logiquement avancer que l’attribution exclusive de ce terme à Jésus est le résultat d’une analyse incomplète des faits tant historique que sémantique.

Aucune notion de divinité n’est d’ailleurs, à cette époque, liée à celle du messie et les contemporains de Jésus n’auraient pas manqué de s‘étonner d’une telle association d’idée : messie se dit en grec " chariots " ou "christ" ; comme en hébreu, il signifie "l’oint de dieu" et s’applique à un souverain. Le nom "Jésus" vient de l’araméen "Yehoshuah", ou "Joshua" en grec c'est-à-dire "Yahvé sauve". Ainsi David lorsqu’il fut couronné roi devint explicitement un "messie" ou un "christ". En Judée, le haut prêtre désigné par l’administration portait également le titre de "prêtre messie" ou de "prêtre christ". Pour les zelotes et les opposants à Rome, il est clair que ces prêtres n'étaient que de faux messies. Le vrai messie tant attendu étant le "roi perdu" légitime descendant de David destiné à sauver le peuple de la tyrannie romaine. Cette attente allait atteindre des proportions d’un vrai délire collectif pendant la vie de Jésus, sans pour autant disparaître après sa mort. Messie strictement humain, attendu sous les traits d’un roi revêtu de l’onction et prenant le visage, dans l’opinion populaire, de libérateur politique. Bref, Jésus à l’origine était appelé "Jésus le messie" et c’est cette appellation purement fonctionnelle qui se déforma pour devenir le nom propre de Jésus Christ que l’église utilisera pour justifier sa divinité. (Et pour information le nom de Jésus le Nazaréen vient du nom d'un groupement mystique, et non pas de Nazareth, ville qui n'existait pas à son époque.)

Ernest Renan apporta en 1863 un éclairage nouveau avec la publication de "La Vie de Jésus", le présentant comme un "homme incomparable" mais doutant de l'authenticité des miracles qui lui étaient attribués, et en l'associant à l'activité des esséniens. Cela devait entraîner une polémique considérable parmi les milieux chrétiens conservateurs. En 1947, la découverte des rouleaux de la Mer Morte a apporté un éclairage incontestable, donnant en partie raison à Ernest Renan à propos des esséniens, et mettant en relief le rôle du "Maître de Justice". Authentifiés par la communauté scientifique, le Vatican, affolé à l'idée de voir le dogme s'écrouler, les qualifia "d'hérésie" et s’empressa de détourner ces manuscrits qui jette une lumière directe sur la période critique d'où émergèrent, il y a plus de 2000 ans, le christianisme et le judaïsme rabbinique.

Rebelle, homme de paix, homme politique, homme de foi, sage, martyr ?... medium_jesus10.jpgEn ce qui concerne la divinité de Jésus, elle est l’affaire de chacun à condition qu'elle ne soit pas prétexte à davantage d'exactions en son nom.

Frankie avait un excellent ami, un journaliste anglais qui a passé la plus grande partie de sa vie à enquêter sur le sujet. Lors d’une discussion Frankie n'a pu s’empêcher de lui faire remarquer que cela faisait quand même deux mille ans de mensonges. Il a souri et avec cette ironie " so britich " a répondu : " Je dirais plutôt deux mille ans de malentendus… "

 
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