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02/04/2009

Mani, le magnifique

Dans son acceptation courante, le manichéisme est défini ainsi : « Conception qui divise toute chose en deux parties, dont l'une est considérée toute entière avec faveur et l'autre rejetée sans nuance. » En résumé, la tendance d'un individu à trancher mécaniquement, de façon rigide, sans admettre de continuum, ni de voie médiane, entre Bien et Mal, entre blanc et noir, entre souffrance et plaisir, est qualifiée de manichéenne. Dans les dictionnaires, la définition est la suivante : « Religion de Mani, fondée sur un strict dualisme opposant les principes du bien et du mal. » medium_mani.jpg

Par quelle étrange ruse de l'histoire le nom de Mani est-il devenu le symbole de la divagation intellectuelle et morale, cela reste un mystère !

Né à Ctésiphon (Mésopotamie) en l'an 216, peintre, médecin, philosophe oriental, Mani est à l'opposé des jugements tranchés et sans appel auxquels on l'associe. Sa vie, sa philosophie même, tolérante et humaniste, qui visait à réconcilier les religions de son temps, retracée par Amin Maalouf dans "Les jardins de lumière", lui valurent haine, persécutions et supplice. Ce Messager de Lumière que fut Mani, sept siècles après Bouddha, deux siècles après le Christ, quatre siècles avant Mahomet, incarnait le "réunificateur" de l'Orient et de l'Occident. Mani transmit une vision du monde et de la vie si puissante qu'elle se répandit, de manière totalement pacifique, de l'Afrique à la Chine, des Balkans à la péninsule arabique. Mani, homme simple, qui ne cache pas ses moments de doute, de découragement, et dont la force spirituelle ne dissimule pas les faiblesses inhérentes à sa nature humaine. Cette juste mesure du personnage, le talent de Maalouf à restituer l'atmosphère, les événements et les détails de la vie quotidienne de l'époque rendent le récit poignant à souhait.

Une telle clarté, une telle puissance suscitèrent évidemment l'adversité, la jalousie, la haine. Les religieux et les hommes de pouvoir, ne comprenant pas les paroles d'éveil de Mani, tentèrent de détruire sa pensée lumineuse. Une tradition arabe rapporte que lorsqu'on brûla les livres de Mani et de ses disciples, du feu jaillirent des pierres précieuses et s'écoula de l'or liquide.

medium_inquisition.2.jpgTout ce qui concerne le Maître spirituel Mani a été impitoyablement détruit : ses écrits et ses disciples ont fini sur le bûcher. Mais les mots, comme les êtres, ont aussi une histoire et recèlent des trésors de significations qu'une analyse minutieuse peut révéler. Un nom est une "signature". Celui de Mani renferme indéniablement les plus grands secrets, ceux qui ont trait aux mystères de l'Esprit et de l'homme intérieur. Même s'il est difficile pour les historiens de reconstituer sa biographie, Amin Maalouf parvient à nous donner une idée de la profondeur de cette philosophie exceptionnelle s'appuyant sur la compréhension et l'acceptation de la différence, qui, si elle s'était imposée au travers des siècles, nous aurait épargné les millions de victimes de toutes les guerres de religion, de l'Inquisition, des procès en sorcellerie, des pogroms, de l'holocauste et du sionisme, et autres sanglants massacres dont l'animal humain possède le secret. Qui mieux que l'auteur libanais, né dans un pays déchiré par le fanatisme pouvait raconter l'histoire de Mani que les Chinois nommaient "le bouddha de lumière". Un livre qu'il faut avoir lu, qu'il faut offrir autour de soi, car le message d'Amour qu'il recèle doit être entendu de tous.les jardins.gif

Formulons l'espoir que l'évocation de l'enseignement, qui prit forme en l'œuvre de Mani le Vivant, tout au moins ce qu'on peut en deviner après tant de siècles d'oubli, ne soit plus jamais associée au mot "manichéisme". Que cette interprétation soit bannie de nos mémoires et de tous les livres qui la perpétuent.

Cela changera-t-il quelque chose aujourd'hui ? Sans soute pas. Mais dans quelques générations, le nom de Mani et son message auront peut-être suffisamment cheminé dans les esprits, pour que les peuples en viennent enfin à ce que leur religion ait pour nom : cohabitation !

 

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Paru aux Editions Kyklos le 27 mars 2009

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12/03/2007

Frankie au coeur de Paris

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Dès que le soleil repointe son nez, que l'air se fait plus chaud, prémices d'un printemps annoncé, les Parisiens s'élancent dans la capitale comme à l'assaut d'une citadelle oubliée. Absorbés par le quotidien, nous finissons par ne plus voir cette ville, "notre" ville ; certes, nous la connaissons, mais beaucoup d'entre nous ignorent, par exemple, que le passage le plus étroit est "le passage de la Duée", que la rue la plus étroite est la "rue du Chat qui pêche", que la rue la plus courte est la "rue des Degrés", que la plus longue est la "rue de Vaugirard", que l'avenue la plus large est "l'avenue Foch" et que la longueur du "boulevard des Maréchaux" est de 33,7 km. Qu'au temps de Louis XIV, les rues étaient au nombre de 853 et que l'on en dénombre aujourd'hui plus de 5400.

Saviez-vous que jusque sous le règne de Louis XVI, le tracé des rues de Paris était calqué sur d'anciens sentiers ou d'anciens chemins. C'est à cette époque que l'on décida d'ouvrir des rues en les perçant au travers des terrains privés. Le premier pavage fut décidé sous Philippe Auguste. Les rues d'autrefois étaient sombres, boueuses avec un caniveau unique placé en son milieu. A la place des trottoirs, il y avait des bornes latérales servant de protection aux piétons. Il faudra attendre 1805 pour voir les bornes remplacées par les trottoirs et le caniveau central supprimé. Le nom des rues n'était pas affiché. Les premières plaques seront posées en 1728 et la numérotation des maisons verra le jour en 1806. Les rues de Paris étaient alors érigées d'enseignes : on habitait ainsi la medium_magasin-boutique-enseigne-insolite-huy-830650.jpgGrosse Bouteille (Impasse de la Grosse Bouteille dans le 18e). C'est ainsi que de nos jours, de nombreuses rues ont gardé ces noms évocateurs comme la rue de Venise, la rue du Coq Héron, la rue des Oiseaux, la rue Plat d'Etain, la rue de la Perle, et bien d'autres encore. Sous Philippe le Bel, Paris, la nuit venue, n'avait que trois sources de lumière "le Grand Châtelet", "la Tour de Nesle" et le "Cimetière des Innocents". C'est en 1662, que l'abbé Careffe fit adopter un éclairage mobile. Des porteurs, munis de flambeaux de cire ou de lanternes à huile, accompagnaient les passants. En 1791, Lebon inventa le gaz d'éclairage et c'est en 1829 qu'eut lieu le premier éclairage d'une voie publique.

A la place de la rue des Innocents (1er), et du square du même nom, s'élevaient le cimetière et l'église des Saints Innocents au Xe siècle : plus de deux millions de parisiens y furent enterrés. En 1786, on transféra les ossements à la Tombe Issoire, baptisée alors Catacombes. On raconte que lors du terrible siège de Paris par Henri de Navarre (futur Henri IV) en 1590, les Parisiens fabriquèrent une farine à pain avec les débris humains. La fontaine, elle, date de 1550 et se trouvait rue Saint Denis, mais lors de la suppression du cimetière, elle fut transportée à sa place actuelle où se trouve aujourd'hui le Forum des Halles. Face au n° 11 rue de la Ferronnerie, il y a une plaque encastrée dans la chaussée : elle porte trois fleurs de lys. C'est à cet endroit que, le 14 mai 1610, le carrosse d'Henri IV fut immobilisé et que Ravaillac blessa mortellement le roi. Au n° 17 de la rue Hérold se trouve l'emplacement de l'hôtel où Charlotte Corday (1768/1793) descendit le 11 juillet 1793, lorsqu'elle vint à Paris pour y assassiner Marat. La rue de l'Echelle tire son nom de l'échelle dressée en ce lieu avant la révolution. La justice de l'évêque y envoyait, pour être exposés au public, les maris infidèles, les parjures et les profanateurs.

Le passage des Panoramas (2e) tient son nom des vues peintes de l'américain Fulton, qui procuraient aux spectateurs du début du XIXe siècle l'illusion de visiter Londres ou Athènes. La rue Vide-Gousset doit son nom aux vols qui s'y commettaient. La rue du Croissant date de 1612 et tient son nom à une enseigne. C'est à l'angle de cette rue avec celle de la rue Montmartre, au café du Croissant que fut assassiné Jean Jaurès, le 31 juillet 1914. Le nom de la rue Beauregard vient de la vue qu'avaient jadis les habitants tant sur la capitale que sur la campagne. Jusqu'en 1667, à l'emplacement de la rue Damiette, se trouvait la cour des Miracles. Ce nom proviendrait des miracles qui se déroulaient tous les soirs lorsque les mendiants estropiés retrouvaient soudain l'usage de leurs membres ou de leurs sens. Ce clan avait ses lois, son langage et son roi : François 1er le Ragot (nom qui donnera naissance au mot argot.)

Dans le 3e, la rue des Vertus doit paradoxalement son nom aux filles de joies qui la fréquentaient en 1546. Si vous vous engagez dans la rue de Montmorency, arrêtez-vous au numéro 51 : c'est là que vivait Nicolas Flamel (1330-1418), écrivain, juré de l'université. D'aprèsle mime.jpg ses étudiants, Flamel aurait possédé la pierre philosophale et c'est ici qu'il transformait le plomb en or. La place de la République, ancienne place du Château d'eau, s'est formée de 1856 à 1865 sur l'emplacement d'un bastion de l'enceinte supprimée sous Louis XIV. En 1883, la place fut dotée d'un monument de la République par Moricet. Ces travaux entraînèrent la destruction de la partie la plus animée du boulevard du Temple alors nommé "boulevard du Crime" du fait de la représentation dans ses théâtres de mélodrames, à l'image du Théâtre des Funambules qui accueillait le mime Deburau sous la Restauration (immortalisé dans le splendide film de Carné "Les Enfants du paradis").

Si vous vous trouvez rue du Petit Musc (4e) sachez que son nom vient d'une déformation de "pute y musse" soit "la pute qui y flâne", ce qui laisse à penser que cette rue, qui existait déjà en 1358, était alors un "val d'amour" à proximité du port Saint-Paul. Lorsque vous empruntez l'impasse Guéménée, vous empruntez le "cul de sac du ha ! ha !" en raison du marché aux chevaux qui était installé sur l'emplacement du palais des Tournelles.

Si vous vous arrêtez un instant au "Square Saint Jacques", vous êtes dans ce qui fut le premier square de la capitale. Inspiré de ceux que l'on pouvait voir à Londres, le mot square vient néanmoins du vieux français "esquarre". La rue du Figuier existe depuis le XIIIe siècle et se nomme ainsi à cause d'un figuier qui se trouvait au milieu du petit carrefour situé devant l'Hôtel de Sens. C'est la reine Margot qui le fit enlever, car il gênait les manœuvres de son carrosse.

La rue Saint-Martin (4e) est, avec la rue Saint Jacques, la rue la plus ancienne de Paris : c'était la piste qui allait de Lutèce aux régions du Nord. Elle tient son nom depuis le XIe siècle.

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Le pont Neuf (6e), contrairement à son nom, est le plus ancien de Paris. Terminé en 1607, ce premier pont de pierre sans maison, ouvrit un nouveau mode de relation entre la cité et son fleuve. La rue du Regard (ex Petit Chemin Herbu) porte son nom actuel depuis 1667, en raison d'un regard adossé à une fontaine qui se trouve aujourd'hui sur la fontaine de Médicis au jardin du Luxembourg. Le nom de la rue des Quatre Vents date du XVIIe siècle et lui vient d'une enseigne qui représentait des têtes d'amour soufflant vers les quatre points cardinaux.

L'origine de la rue du Bac (7e) remonte à mai 1564 : pour transporter les blocs de pierre venant des carrières de Vaugirard et destinés à la construction des Tuileries, il fut nécessaire de mettre un bac permettant la traversée de la Seine.

medium_mysteres_de_paris.pngL'avenue Montaigne (8e) tire son nom du célèbre écrivain-humaniste et, cependant, elle fut appelée "l'Allée des veuves de triste réputation", surnom qui lui venait de ce que l'on pouvait rencontrer des personnes solitaires en quête d'aventures galantes. Cette avenue, mondialement connue aujourd'hui pour son luxe, était alors une allée fréquentée par des voleurs et des sans domicile fixes, tels que les décrit Eugène Sue dans "Les Mystères de Paris".

La rue Bleue (9e) date de 1714, mais son nom d'alors était la rue d'Enfer par opposition à la rue du Paradis qui la prolongeait. C'est à la demande de ses habitants, en 1789, qu'elle fut rebaptisée de son nom actuel.

Et enfin la rue Dupleix (15e) qui, au XVe siècle, n'était qu'un chemin de terre de la plaine maraîchère de Grenelle conduisant au château de Grenelle. Sous la Révolution, ce château abritait une fabrique de poudre. A la suite d'un accident, il explosera en 1794.

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Carrosses et chevaux traversant notre bonne ville ; quartiers huppés transformés en coupe-gorges ; bacs remontant la seine ; des ponts avec des maisons ; des hommes, flambeaux en main, chargés d'accompagner les parisiens. Et puis, les premiers réverbères, les premiers omnibus du XIXe , la brique, le zinc, le verre, le fer et enfin le béton remplaçant la pierre de taille, le calcaire grossier et le gypse ou le plâtre, l'essentiel de l'architecture d'alors. Le café Procope qui attirait les beaux esprits et offrait une nouvelle boisson venue d'Orient, le kahwa (café) stimulante pour l'esprit. Voltaire, Rousseau, Marat, Danton, et puis Bonaparte, Desmoulins, Robespierre, Talleyrand et encore Musset, George Sand, Gambetta, Verlaine et Mallarmé : tous l'ont fréquenté à un moment ou à un autre. Le café de Flore transformé en salon littéraire grâce à Sartre et Simone de Beauvoir. Les caves de Saint Germain résonnant de la trompette de Boris Vian et de "Liberté ! Liberté !" chantée par Juliette Gréco.

Paris n'en finit pas de faire rêver les gens du monde entier, mais ne fait plus rêver les Parisiens eux-mêmes. Il y a ceux qui donneraient tout pour y venir et ceux qui ne rêvent que de quitter cette citadelle anémiée. Les auteurs maudits vinrent y trouver refuge se contemplant dans le miroir aux alouettes que leur tendait la capitale. Beaucoup y sont morts : excès de rêves, ou désenchantement fatal ?

Paris a, peu à peu, grignoté la part d'insolence qui nous rendait si talentueux. Il flotte comme un air mélancolique sur Paris.

Du coup, Frankie, nostalgique, a refermé sa fenêtre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
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