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27/06/2007

Sur les traces d'Alexandra David-Néel

 

images.jpg1924 : pour la première fois, une occidentale entrait dans Lhassa, capitale historique du royaume tibétain. A cinquante-six ans, Alexandra David-Néel réussissait là où de nombreux explorateurs avaient échoué. Après avoir parcouru plus de deux mille kilomètres en plein cœur de l'hiver himalayen, après avoir marché de nuit dans des régions encore inexplorées du Tibet oriental, après avoir connu le froid, la faim, et la peur constante d'être découverte, ce sera déguisée en mendiante tibétaine, les cheveux teints au charbon, la peau noircie avec de la graisse, que la grande exploratrice parviendra à pénétrer dans la cité interdite, accompagnée du lama Aphur Yongden, son fils adoptif. Huit mois auront été nécessaires à Alexandra David-Néel pour relever ce défi extraordinaire, huit mois d'un long voyage à travers les immenses solitudes du "pays des neiges". Elle y séjourna deux mois, visitant la ville sainte et les grands monastères environnants, Alexandra jouant le rôle de la vieille mère effacée, laissant au jeune lama le soin de régler les questions matérielles. Cet exploit la fera connaître dans le monde entier et donnera naissance, deux ans après son retour en France, au "Voyage d'une parisienne à Lhassa", émouvant ouvrage dans lequel Alexandra raconte son long périple "à pied, en mendiant de la Chine à l'Inde."

Celle qui vit le jour à Paris, le 24 octobre 1868, aura consacré sa vie entière à l'exploration et à l'étude, ses deux grandes passions. Une longue existence dont chaque chapitre pourrait commencer par : « Elle est partie ! » et se terminer ainsi : « Elle va repartir ! » Enfant terrible, farouchement éprise de liberté, Alexandra a pratiqué l'art de la fugue jusqu'à sa majorité, abandonnant le milieu bourgeois, austère et grave, et ce temps gaspillé inutilement dont elle disait : « J'ai pleuré plus d'une fois amèrement, ayant la sensation profonde de la vie qui s'écoulait, de mes jours de jeunesse qui passaient vides, sans intérêt, sans joie. Je comprenais que je gâchais un temps qui ne reviendrait jamais, que je perdais des heures qui auraient pu être belles. Mes parents, comme la plupart des parents-poules qui ont couvé, sinon un aigle de grande taille, du moins un diminutif d'aiglon épris de libre vol à travers l'espace, ne comprenaient rien à cela et, quoique pas plus méchants que d'autres, ils m'ont causé plus de mal que ne l'aurait fait un ennemi acharné. »

A quinze ans, elle fuit en Angleterre pour y étudier les philosophies orientales : elle n'en reviendra qu'après avoir dépensé le contenu de sa bourse. A dix-sept ans, un train l'emmène en direction de la Suisse : elle traverse le Saint- Gothard à pied, visite les lacs italiens avec, pour seuls bagages, un imperméable et le "Manuel d'Epictète". Aux bords du lac Majeur, sa mère l'attend pour la ramener au sein du cercle familial. A dix-huit ans, c'est au moyen d'une lourde bicyclette à pignons fixes, baluchon accroché au guidon, qu'elle entreprend d'aller visiter l'Espagne. Ce n'est que le 24 octobre 1889, parvenue enfin à sa majorité, qu'Alexandra quittera librement et définitivement sa famille installée à Bruxelles.

alexandra jeune.jpgElle choisit de vivre à Paris pour y entreprendre en auditeur libre des études en Sorbonne, aux Langues Orientales et au Collège de France. Alexandra en profite pour visiter sa ville natale dans les moindres recoins, mais lorsqu'elle se retrouve au musée Guimet et « [...] s'attarde dans la bibliothèque d'où des appels muets s'échappent des pages que l'on feuillette. Des vocations naissent.[...] » Celle d'Alexandra vient d'y naître. Elle va fréquenter les féministes, les sociétés secrètes et autres cercles sulfureux, rédigera en 1899 un traité anarchiste que les éditeurs, épouvantés, refuseront d'imprimer. Jean Haustont, avec lequel elle vit en union libre depuis 1896, s'improvisera éditeur et le publiera. Si ce traité fut ignoré du grand public, il sera en revanche très remarqué dans les milieux anarchistes, au point d'être traduit en cinq langues. En parallèle, Alexandra poursuit des études musicales et lyriques, allant jusqu'à monter sur scène pour interpréter la "Marguerite" de Faust et la "Carmen" de Bizet. Cependant, l'appel du large reste le plus fort. Elle ne parvient pas à oublier son voyage en Inde, envoûtée par ce pays qu'elle a traversé du Sud au Nord et d'Est en Ouest, ensorcelée par sa magie, obsédée par les sommets Himalayens et le son des gongs entendu au nord du pays. Celle qui n'aime que l'immensité des déserts ne supporte plus le bruit des bravos : il entrave l'écho lointain de cette prenante musique tibétaine qui appelle à la méditation. Après avoir rempli son contrat à l'opéra d'Athènes, elle abandonne sa carrière bien décidée à repartir en Asie. Elle fait un "crochet" par l'Afrique du Nord, car il lui faut aussi entendre le muezzin appeler, du haut du minaret, les fidèles à la prière, le soir venu. Mais à Tunis, l'escale sera plus longue qu'elle ne l'avait prévu. Elle y rencontre Philippe Néel, un ingénieur des Chemins de Fer. Bien que féministe convaincue, elle consent à l'épouser en 1904. Alexandra a trente-six ans. Philippe Néel, comprenant le désespoir de sa singulière épouse qui ne rêve que de départ, va lui offrir son voyage en Inde. Nous sommes en août 1911. Sur le quai d'embarquement, Alexandra promet à son époux de regagner le domicile conjugal dix-huit mois plus tard : Philippe ne la reverra que quatorze ans après.

En 1912, Alexandra arrive au Sikkim où elle se lie d'amitié avec le souverain du petit état himalayen : Sidkéong Tulku. Elle y visite tous les grands monastères, en profite pour parfaire ses connaissances sur le bouddhisme tantrique. C'est dans l'un de ces monastères qu'elle rencontre en 1914 le jeune Aphur Yongden dont elle fera par la suite son fils adoptif. Tous deux décident de se retirer dans une caverne ermitage à trois mille neuf cents mètres d'altitude, au nord du Sikkim. Là, elle a le privilège de recevoir l'enseignement d'un des plus grands gomchens (ermites), mais, surtout, l'exploratrice se trouve près de la frontière tibétaine qu'elle veut à tout prix franchir. Elle échouera, stoppée à Jigatzé, l'une des plus grandes villes du sud du Tibet. En raison de ses incartades, elle sera expulsée du Sikkim en 1916 et verra son rêve d'entrer à Lhassa s'éloigner. Après avoir enduré les rigueurs de trois hivers himalayens, tandis que l'Europe est en pleine guerre et qu'il lui est impossible de rentrer en France, Alexandra rejoint l'Inde et embarque pour le Japon, toujours suivie par le fidèle Yongden. Du Paquhimalaya.jpgebot "Taroba" au paquebot "Cordillère", l'exploratrice transborde ses bagages ainsi que la nostalgie persistante de ces Himalayas uniques au monde : « A vrai dire, j'ai le "mal du pays" pour un pays qui n'est pas le mien. Les steppes, les solitudes, les neiges éternelles et le grand ciel clair de "là-haut" me hantent ! Les heures difficiles, la faim, le froid, le vent qui me tailladait la figure, me laissait les lèvres tuméfiées, énormes, sanglantes. Les camps dans la neige, dormant dans la boue glacée, tout cela importait peu, ces misères passaient vite et l'on restait perpétuellement immergé dans le silence où seul le vent chantait, dans les solitudes presque vides même de vie végétale, les chaos de roches fantastiques, les pics vertigineux et les horizons de lumière aveuglante. Pays qui semble appartenir à un autre monde, pays de titans ou de dieux ? Je reste ensorcelée. J'ai été voir là-haut, près des glaciers himalayens, des paysages que peu d'yeux humains ont contemplés, c'était dangereux peut-être et comme dans les fables antiques, les déités se vengent. Mais de quoi se vengent-elles ? de mon audace d'avoir troublé leurs demeures ou de mon abandon après avoir conquis une place auprès d'eux ? Je n'en sais rien, pour le moment je ne sais que ma nostalgie. »

Alexandra vient de parcourir des milliers de kilomètres à travers l'extrême-Orient et une grande partie de l'Asie Centrale, perfectionnant sa connaissance du sanskrit et du tibétain. Elle écoute les grands penseurs, les orientalistes, étudie avec les érudits et les plus grands gurus, elle écrit et se déplace partout où il lui est possible d'aller. Sa rencontre avec le moine philosophe Ekaï Kawaguchi lui apporte enfin une lueur d'espoir tandis qu'il lui raconte comment, quelques années auparavant, il a pu entrer à Lhassa et y rester dix-huit mois sous le déguisement d'un moine. Alexandra et Yongden partent aussitôt pour Pékin. De là, ils décident de traverser la Chine d'est en ouest. Au prix de grandes difficultés, ils vont parcourir le Gobi, la Mongolie et, après trois années d'études passées au monastère de Kum-Bum, ils abandonnent mules, yaks, bagages, domestiques, et franchissent, cette fois-ci avec succès, la frontière de ce mystérieux Tibet.Alexandra et son fils.jpg

De retour en France en 1925, accompagné de son fils adoptif, Alexandra retrouve Philippe pour quelques jours seulement. Celui qui l'aura aidé à concrétiser son rêve en finançant ses voyages, et avec lequel elle aura entretenu une importante correspondance, demande la séparation. C'est à Digne que l'exploratrice choisit, en 1928, de s'installer pour y bâtir Samten-Dzong, sa forteresse de la méditation. Certes, la Bléone n'est pas le fleuve Brahmapoutre, et le pic du Couar n'est pas l'Everest, mais elle est séduite par la beauté de ces pré-Alpes, ces Himalayas pour Lilliputiens, comme elle les nomme. L'exploratrice qui a parcouru une grande partie du globe, traversé des régions inexplorées, admiré des paysages paradisiaques et respiré tous les parfums violents d'Orient, ne regrettera jamais de s'être fixée dans la citée au parfum de lavande.

Là, elle trouvera l'inspiration pour exposer par écrit les théories des "Mystiques et Magiciens du Tibet" côtoyés durant ses voyages. Mais en dépit de ses diverses publications et des conférences qu'elle donne à travers l'Europe, Alexandra ne peut se défaire de la nostalgie lancinante de ces pays lointains. Elle ne songe qu'à repartir. Pour financer son voyage, Alexandra sollicite la contribution de divers ministères, puise dans ses droits d'auteur, et obtient de Philippe Néel une nouvelle aide financière.

Yongden et Alexandra remontent sur Bruxelles, prennent le Nord Express qui les conduit à travers toutes les capitales d'Europe, en direction de Moscou. C'est ensuite le long parcours à bord du Transsibérien. Arrivés en Chine, ils reprennent leur vie errante et studieuse d'autrefois. Mais entre les violents bombardements du conflit sino-japonais et la guerre civile en Chine, Alexandra va de nouveau endurer les pires difficultés : l'argent ne lui parvient plus, le froid est rigoureux, la famine et les épidémies dévastatrices. Un spectacle d'horreur se déroule sous ses yeux, tandis qu'elle apprend, en 1941, la mort de Philippe, celui dont elle dira : « J'ai perdu le meilleur des maris et mon seul ami. » Alexandra se décide à fuir les atrocités en charrette ou à pied ; sans relâche, elle continue à écrire et à étudier pour finalement arriver en Inde en 1946. Elle a soixante-dix-huit ans. De retour en France, elle reprend la plume pour raconter ses nouvelles aventures, publie de nombreux livres, et donne des conférences.

Alexandra fuguera pour la dernière fois, à l'âge de quatre-vingt-deux ans : sa destination le lac d'Allos, à 2240 mètres d'altitude. Yongden qui, durant quarante ans, ne l'a jamais quitté, meurt à son tour. Pour oublier sa solitude et sa nostalgie persistante du Tibet, Alexandra se plongera obstinément dans le travail, et demandera à la stupéfaction du préfet, le renouvellement de son passeport alors qu'elle vient de franchir la frontière des cent ans.

Alexandra David-Néel n'aura reculé devant aucun obstacle, aucun sacrifice ; toute sa vie durant, l'exploratrice aura repoussé les limites de son esprit et de son corps pour atteindre les buts qu'elle s'était fixés. Celle dont l'abondante littérature fit connaître aux occidentaux le "pays des neiges" et le bouddhisme, celle qui fut un un témoin privilégié de ce Tibet, tant parcouru et tant aimé, avant sa destruction et sa sinisation, entreprendra son ultime voyage.

Après avoir longtemps porté la robe aurore, couleur du détachement en Inde, et celle grenat au Tibet, après avoir contemplé les plus hauts sommets et les immenses solitudes de l'Asie centrale, ses cendres reviendront à Bénarès pour y être immergées dans le Gange, aux côtés de celles de Yongden, comme autant de petits grains de poussière sillonnant le fleuve pour aller se perdre dans le vaste monde, un monde que "la femme aux semelles de vent" n'en finira jamais de parcourir.

 

 

 
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