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26/01/2007

Dis, Frankie, c'est quoi l'amour ?

medium_cupidon_rouge.jpgLorsqu'une adolescente, qui vient de vivre son premier choc amoureux et la rupture qui s'en suit, vous pose la question, le sujet devient tout à coup si vaste et si insoluble qu'un sentiment d'impuissance à expliquer l'inexplicable vous saisit. L'amour, c'est quoi ?

Passés les schémas récurrents et les nombreuses analyses réalisées sur le sujet, en définitive, l'amour, c'est quoi, quant une môme verse toutes les larmes de son corps, persuadée qu'elle n'y survivra pas. Lui répondre platement que tout un chacun a vécu ce genre d'expérience et que personne n'en est mort. Lui promettre que demain, elle rencontrera l'Amour, le vrai, avec un grand A : un, c'est faire fi de ceux qui restent marqués à vie par les blessures de jeunesse, deux, c'est lui mentir, car rien ne garantit que cet amour tant idéalisé, devenu une quête du graal généralisée, sonne un jour à sa porte.

Est-ce la façon dont on nous présente l'amour, lorsqu'on est jeune et ignorant des sentiments multiformes, qui fait que la déception est forcément au détour du chemin ? Se peut-il que nous soyons si "conditionnés" par la littérature, le cinéma, la vision de notre société empêtrée dans son judéo-christianisme, l'urgence à dénicher son Alter ego pour ne pas être à la traîne, que la trahison s'impose à nous de façon si dévastatrice, lorsque nous ne trouvons pas d'écho à nos projections ? Et savons-nous exactement ce que nous medium_tristan_et_iseult.jpgcherchons au travers de nos désirs amoureux ?

Passés les amours adolescentes qui, parfois, restent gravés dans la mémoire, bien plus que certaines aventures hybrides ; les premiers feux de paille - ces pyromanes du corps et de l'esprit - ; les amours vache que l'on déteste mais dans lesquels on s'enlise sous de mauvais prétextes ; les passions qui vous dévorent de l'intérieur et vous laissent plus morts que vifs ; les amours douces dans lesquels rien ne semble vouloir altérer le quotidien ; les amours à l'alchimie mystérieuse qui vous font croire que, toujours, vous serez l'unique ; les aventures sur le fil du rasoir, limite tolérées, voire condamnables ; les amours sublimées via un regard échangé avec un parfait inconnu qui disparaît en une fraction de seconde, embarqué par la vie et auquel vous pensez des nuits durant ; les amours affamés qui vous laissent un arrière goût d'humiliation ; les amours express qui, vous laissent, elles, un goût amer de culpabilité ; les amours qu'il faut boire jusqu'à la lie, tant on a les cherchés frénétiquement ; les amours platoniques qui vous sédatisent le corps mais galvanisent votre imaginaire.

Passés les amours sorcières telles que nous les délivre Tahar Ben Jelloun dans son recueil de nouvelles du même nom, et dont les trois thèmes finissent par ne faire plus qu'un : amour, amitié, trahison. Femmes et hommes comblés, blessés, aveuglés d'amour fou, mais toujours naufragés, des amours sous influence, ballottés entre magie, filtres et malédictions.

L'attente de l'autre, encore et toujours, le reflet dans le miroir qui ne fait que trahir ce qui nous ronge, la trame générale de nos histoires empreintes de jalousie, de possession, de doute, et la peur qui les escorte... Comme une rengaine devenue obsession, « M'aime-t-il ? Me trompe-t-il ? » Si peu confiance en soi, un peu trop confiance en l'autre et tout devient anarchique. Qui aime que l'autre le trompe, personne ! Et pourtant,medium_carmen_bizet.jpg qui a envie qu'on l'emprisonne, personne ! Qui peut garantir que demain existera, personne ! La vie ne nous donne aucune assurance en la matière, et les lendemains sont souvent de ceux qui déchantent, à force de placer la barre à de mauvais niveaux. « Si tu ne m'aimes pas, je t'aime, et si je t'aime, prends garde à toi ! » La haine, la rancœur, l'amertume, la vengeance parfois, tant de mots qui résonnent tel le glas funeste d'un amour déjà mort. Parce qu'au final, l'amour revêt bien des masques...

Dom Juan, séducteur, infidèle, libertin et blasphémateur, qui aime tous les défis, de la conquête amoureuse à celui définitif de la mort qui l'emportera dans les flammes de l'Enfer.

Marivaux, longtemps qualifié d'auteur de "conversations de salon", réhabilité par la suite, lorsque seront enfin décelés tous les abîmes de la souffrance amoureuse au travers de ses marivaudages.

Solal qui n'a aucun mal à séduire les femmes, mais souffre de ce que l'amour puisse s'obtenir si facilement. Il se déguise en vieillard avant de se déclarer à Ariane, espérant ainsi être aimé pour son âme et non pour son corps. Mais Ariane le repousse. Solal se résigne alors à utiliser les moyens usuels du séducteur, le stupide prestige de la force et de la virilité. Il finira par rejouer à contrecœur l'éternelle comédie du mâle dominant. Il faudra peu de temps à Ariane pour se vouer corps et âme à Solal, fière d'être la "Belle du Seigneur". Mais passés les premiers instants de l'amour, le couple se heurtera très vite aux limites de la passion totale, pour entrer à leur tour dans le cercle vicieux de la violence et de la jalousie.

Ou encore l'amour courtois du Moyen Age, joliment appelé la fin'amor qui désigne l'amour profond et véritable. Un amour hors mariage, prude, sinon chaste, totalement désintéressé auquel s'adonna le mythique couple formé par Tristan et Iseult. Ou Lancelot, amoureux de Guenièvre, femme inaccessible, lointaine, qui feint l'indifférence : le désir des amants qui s'amplifie, mais reste inassouvi. On nommait ce tourment, à la fois plaisant et douloureux, joï (à ne pas confondre avec joie.)

medium_sida.gifMais pour la muchacha, qui a eu dix-huit ans en 1980, c'est un flash-back au masque douloureux qui s'impose à elle. Frankie et ses potes découvraient l'amour libre, sans tabou ; ils ne voyaient pas alors ce qui pouvait les freiner dans leur ascension du "bonheur". Loin des années 60 où Jim Morrison se faisait arrêter par les flics pour avoir osé chanter « I want to kill my father, I want to fuck my mother », Frankie et ses potes découvraient la saveur des amours sans nom, sublimée par quelques lignes de blanche, laissant libre cours à leurs fantaisies verbales sans qu'aucune censure ne vienne les sanctionner. Une époque bénie où le jugement d'autrui semblait n'avoir jamais existé. C'était sans compter sur la machine à tuer, latente et perverse, qui eut pour nom Sida, ramenant avec elle suspicion et haine, mettant tous ces mômes à l'écart d'une société qui voyait là un juste retour des choses : en clair le châtiment exemplaire. Entre amours contrariés et dérives de toxico, ceux qui croyaient tenir le monde entre leurs mains, se sont, hélas, rendu compte que ce n'était que du vent et que l'amour n'y avait pas sa place. De la bande à Frankie, il n'en est resté qu'un seul. Pour la génération qui suivit, l'amour devint synonyme de danger et, pour certains, leur seul ligne de flottaison se nomma et se nomme encore trithérapie. L'amour dans les années 80 revêtit le pire masque qui soit : celui de la mort.

Mais Frankie se souvient aussi d'avoir croisé des personnes dont le regard exprimait une telle sérénité qu'elle se surprenait à les envier. Leur discours s'appuyait sur l'amour, non de soi, mais des autres. Loin de la confusion des sentiments qui nous conduit sur des chemins que l'on croit être ceux du cœur, mais qui en réalité ne sont que la projection de nos désirs égoïstes, ces personnes, elles, avaient fait un voyage différent : celui qui consiste à effacer tout ou partie de leur histoire personnelle, à faire abstraction de leur ego et des mesquineries qu'il déchaîne inévitablement, et à vaincre la peur, source de sentiments vains. Une fois sorti du labyrinthe infernal que représente le pouvoir que l'on détient sur l'autre, ou celui que l'on voudrait détenir, l'amour prend alors une autre dimension pour s'étendre à chaque être vivant. Souvent synonyme de détachement, mal compris dans nos sociétés occidentales, un peu trop tournées sur elles-mêmes pour en saisir toute la signification, cet amour-là se résume à un seul mot : "liberté".

- Alors c'est quoi l'amour, dis, Frankie ? a redemandé l'adolescente.

Frankie s'est tue, parce qu'à quarante ans passés, si elle a une vague idée sur la question, globalement elle n'en sait toujours fichtrement rien.

 

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