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29/06/2009

Une vie après l'autre ou l'incarnation des possibles

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A l'occasion de la sortie de son premier roman, Frankie vous livre en exclusivité deux extraits choisis de : Une vie après l'autre ou l'incarnation des possibles.

Résumé :

D'incidences en coïncidences se forgent d'improbables destins : celui de Gabrielle aura été de rencontrer, un soir de décembre 1982, Lila von Haffen, pianiste classique adulée. Leurs existences vont s'imbriquer en dépit de l'empreinte que nulle gloire, nul génie, nul talent n'effacera. De cette étrange nuit où chacune se trouve dans l'attente d'un événement indéfini, la première va s'enfermer dans sa destinée tandis que la seconde s'en délivrera par le suicide.

Vingt ans plus tard, Gabrielle entre en possession d'une correspondance signée de la main de la virtuose. Elle se lance alors sur ses traces, à travers l'Europe jusqu'en Argentine.

Ce voyage la conduira à accepter son destin cristallisé en la personne de Lila von Haffen...

Chapitre 3 :

Elle qui fut la capitale du « Royaume d'Arles » se dresse dans toute la splendeur de son histoire. Elle qui vit les Grecs s'implanter en territoire ligure six siècles avant J.-C. pour subir ensuite le joug de la colonie de droit romain imposée par Jules César, affiche insolemment les meurtrissures d'autrefois. Elle qui fut le siège de nombreux conciles, puis le centre majeur du félibrige1, prolonge, constante et immuable, son souvenir. Chaque pierre, chaque façade, chaque recoin, chaque stigmate exacerbe les rappels du passé. La petite Rome des Gaules s'acharne à repousser les limites de sa mémoire en dépit d'un futur qui gagne du terrain. La modernité du système qui l'escorte finira pourtant par effacer toutes traces des dieux ayant arpenté cette terre, des dieux déchus par de semi-divinités éthérées, égarés dans le labyrinthe de l'amnésie collective.

En dépit d'une fondation qui porte le nom de Lila, en dépit de Sergueï Basensky devenu le garant de sa mémoire, en dépit de quelques témoins directs qui finiront par oublier l'essentiel, la virtuose deviendra un vague souvenir, pire l'ombre d'un souvenir.

À l'image de ces cavaliers défilant dans l'arène le fer à la main, récitant du Mistral, encouragés par des beautés Arlésiennes coiffées, vêtues de soie et de dentelles. L'odeur des marais salins mêlée à celle saumâtre des étangs, la cloche lugubre annonçant le désastre proche, contraignant hommes et bêtes à fuir, l'eau qui réclame sa part de morts, terre initiatique dont les épreuves révèlent ou détruisent les hommes. La sueur des hommes mélangée à celle des bêtes. Hommes et bêtes en un face à face mortel, indissociables dans la vie, indissolubles dans la mort.

Le folklore a gommé le vague souvenir, offrant à la Camargue sa chance de survie. Les manades ouvrent leurs portes à des mariages, des séminaires, des fêtes d'apparat. Les environs se parcourent en calèche aux fins d'observer la parade amoureuse des derniers flamants roses, et les arènes se sont transformées en champ de foire d'où toute noblesse a disparu.

Sergueï Basensky vit tout près de l'église Sainte-Trophime. Il habite un hôtel particulier cerné de bâtiments canoniaux, face au cloître édifié au XIIe siècle. En traversant le jardin entretenu avec soin, Gabrielle est transportée en un lieu inaltéré, désuet, plein de charme, semblable à l'homme qui vient d'ouvrir la porte. L'imposante crinière blanche encadre un visage sévère dont les yeux n'ont rien perdu de leur vivacité. Le charisme du Maestro est intact. Il se tient droit. Cependant l'homme lutte au corps à corps avec la maladie invalidante qui l'étreint. La joie et la surprise se disputent dans le regard du vieux Russe.[]

1 École fondée en 1854 afin de restituer au provençal son rang de langue littéraire.

 

Chapitre 9

Gabrielle émerge d'un rêve si réel qu'un certain temps lui est nécessaire pour s'accommoder de l'environnement familier qui fait le siège de sa chambre. L'état de veille latent prend le pas sur le songe, mais les sensations persistent avec une acuité saisissante.

Projetée au cœur d'un immense jardin cerné de grands arbres, constitué de blocs de pierres et de morceaux de bois enchevêtrés placés en cercles concentriques en des points synergiques, Gabrielle goûtait à l'équilibre quasi-parfait élaboré par l'architecte des lieux avec la sensation de « déjà-vu ». La débauche de couleurs, le doux soleil réchauffant l'air ambiant et les bruissements d'une faune en éveil sonnaient le glas de la torpeur hivernale. L'intrusion d'un corbeau, ramenant dans son sillage un hiver pâle et froid, propulsa Gabrielle près d'un lac environné de montagnes aux sommets neigeux. Elle ne sentait pas la morsure du froid tandis que ses pieds nus s'enfonçaient dans une neige devenue ouate à son contact. Des particules d'or ondoyaient tout autour d'elle, minuscules flocons suspendus dans les airs qu'irradiait un lointain soleil. L'eau du lac frémissait par intermittence sous des forces invisibles. L'oiseau d'ébène réapparut et vint se poser près de Gabrielle.

Elle se sentit empoignée par son regard inquisiteur, dépouillée de sa forme humaine, et propulsée en un monde constant et immuable, aux formes indécises. Son esprit fusionna avec le médiateur ailé. Elle se vit franchir des espaces interdits, s'élevant vers le nombril du ciel où dansent les divinités célestes, pour fondre l'instant d'après sur le royaume des ombres. Ni vivante ni morte, à la lisière d'un entre-deux mondes, Gabrielle survola des êtres mi-hommes mi-cervidés battant des tambours, et des dragons à masque humain sur la poitrine crachant du feu en direction du ciel. Dans un éblouissant battement d'ailes, l'oiseau au plumage d'encre balaya le décor, lui substituant une plage aux rivages blancs. Gabrielle sentit son corps la posséder à nouveau tandis que le corbeau disparaissait au-delà d'une mer infinie. Aveuglée par la réverbération, elle mit ses mains en visière et aperçut au loin une silhouette marchant sur les flots. Gabrielle sourit à la vision de Lila qui avançait dans sa direction, tenant un piano miniature dans une main, une obsidienne dans l'autre. Les vagues se retiraient à chacun de ses pas, effaçant au fur et à mesure ses empreintes sur le sable jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un vaste désert immaculé. Le petit piano s'était métamorphosé en un quart de queue. D'un geste de la main, Lila conviait Gabrielle à prendre place.

Soudain, le désert s'assombrit. Le tonnerre zébra le ciel, prémices d'un orage imminent. Lila posa une main sur son cœur et salua un public invisible. En dépit des bourrasques de vent qui contraient Gabrielle, elle parvint à rejoindre la pianiste. Crevant les barrières de la nuit de l'esprit, Gabrielle refait surface. Étendue sur son lit, elle est submergée par l'immense tristesse de voir son rêve lui échapper. Certaine qu'elle aurait pu sentir le grain de peau de Lila sous ses doigts aussi surement qu'elle sent le contact du coton sous sa main, l'absence de peur ayant repoussé les limites de la conscience, Gabrielle devine qu'un rêve s'est emparé de la réalité.

Elle prend dans ses mains la « larme d'apache » posée sur la table de chevet. Obsidienne trouvée dans le désert de l'ouest américain dont un vieil Indien lui a conté qu'elle éclot à l'endroit où un guerrier a trouvé la mort. Obsidienne qu'elle s'apprêtait à remettre en terre tandis que le vieil homme l'en empêchait. Obsidienne au creux de sa main, l'Indien refermant ses doigts sur la pierre froide avant de lui expliquer que le bien ne trouvait pas de justification sans le mal, tout comme la lumière ne pouvait exister sans l'ombre. Tous deux avaient longtemps regardé au-delà des limites du territoire, bien au-delà du monde empreint de dualité. Pour donner raison à l'homme, la nuit avait ingéré le jour dans un déchaînement de forces obscures, tandis que des ombres menaçantes se matérialisaient dans la vallée, prêtes à se livrer bataille.[]

 

images.jpgFrankie dédicacera ses ouvrages sur le stand de Kyklos Editions lors du 7ème salon de L'autre Livre qui se tiendra les 20, 21 et 22 novembre 2009 à l'Espace des Blancs Manteaux (Paris 4e).

 


 

 

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En dépit des joies que nous éprouvons au quotidien, il y a toujours des évènements qui assombrissent  nos journées. Et parce que l'Internet reste un moyen autonome de véhiculer les idées de Liberté et d'Humanité, Frankie vous informe que Ensemble contre la peine de mort (ECPM) a mis en ligne une pétition "Pas d'Homo à l'échafaud" : Iran, Arabie Saoudite, Afghanistan, Mauritanie, Soudan, Nigeria (États du nord), Yémen, Pakistan, Émirats Arabes Unis, dans ces 9 pays, les homosexuels encourent la peine de mort du seul motif de leur homosexualité. Un petit clic sur le lien ci-dessus et un petit clic sur la pétition... Au nom de la liberté et des droits humains !

 

 

 

 


 

07/06/2007

Frankie et le no man's land de l'alcool

dependance_alcool.jpgSujet tabou et hypocrite s'il en est, et cependant sujet à l'éventail infini de sentiments contradictoires. Mais nous arrive-t-il de réfléchir à ce no man's land qu'est l'alcool et aux méandres qu'il emprunte ?

De l'alcool de minuit où il est bon ton de trinquer, à ces événements qu'il faut fêter tout au long de l'année, de ces déjeuners et dîners mondains qui portent le verre à nos lèvres et nous font boire jusqu'à la lie, à cette tradition du vin, culture parmi les cultures, qui nous dispense de tout alcoolisme, mais nous fait boire bien plus que de raison.

De cet alcool qui nous fait devenir amis avec le monde entier pour nous entraîner vers un état de guerre selon l'humeur du moment. De cet alcool survolté à celui plus sombre qui nous fait voir le monde d'abord à l'endroit, puis l'instant d'après à l'envers. De cet alcool de solitude, bu dans une chambre désertée par tout espoir de voir un jour les choses changer. De cet alcool de misère qui jette à la rue et finit par être le dernier rempart contre la folie. De cet alcool agressif qui fait remonter à la surface les rancœurs que l'on se trimballe, en même temps que le désamour de soi et, fatalement, des autres.

De cet alcool joyeux, partagé autour d'un bon repas, à celui plus lucide qui désinhibe au point de régler ce qui est en suspens, les non-dits et autres hypocrisies sociales. De l'alcool qui se boit ouvertement à celui qui se boit honteusement, à l'abri des regards. De cet alcool qui rend créatif mais vous ronge de l'intérieur. De cet alcool qui ouvre un instant les portes de l'inconscient et finit par vous terrasser tant le vertige est grand, et les entreprises périlleuses. De cet alcool que l'on croit ponctuel mais qui vous colle aux basques. De cet alcool qui vous procure un sentiment d'immortalité avant de vous plonger la tête dans la cuvette au point de vouloir mourir. De cet alcool devenu dernier recours avant de se mettre à hurler de voir tant de choses dégueulasses, de cet alcool dernier barrage d'une pression professionnelle qu'il faut supporter, des autres qu'il faut subir, et de cette vie qu'il faut endurer, jour après jour, avec pour seul horizon : un désespoir tenace. De cet alcool qui vous fait dégueuler la vie ! De cet alcool que l'on croit être votre meilleur ami, mais qui devient très vite votre pire ennemi et finit par vous tuer. De cet alcool qui peut faire de chacun un assassin !De cet alcool qui vous éloigne des autres quant il devient socialement gênant. De cet alcool qui fait dire aux bonnes âmes : « Quel dommage qu'il (ou elle) boive ; je ne comprends pas ! » tandis que ces mêmes bonnes âmes se bourrent de petites pilules pour voir la vie en rose, sont "addicts" à la bouffe, aux séances chez le psy, et sont prêtes à croire le premier faux-prophète venu. Ces mêmes bonnes âmes, qui, elles-mêmes, entretiennent un comportement suicidaire, s'érigent, dès il s'agit d'alcool, en parangon de la morale, pour une seule raison : l'alcool est embarrassant lorsqu'il dépasse le cadre d'une soirée arrosée.

Il est facile de juger, facile d'asséner quelques vérités basiques, il est moins aisé d'essayer de comprendre ce qui soudain fait basculer vers cet alcool qui revêt tant de facettes aux yeux de celui qui boit. L'alcool, vu par ceux qui ne connaissent pas le dérapage, est souvent assimilé comme toutes les addictions, à une fuite, un rejet de cette vie au profit d'un état sous influence, une lâcheté, un refus d'assumer ses responsabilités ; mais se demande-t-on si ces gens ne boivent pas pour oublier ce que l'on attend d'eux : une vie formatée et misérable.

Il y a l'alcool des artistes, des poètes, des peintres, de ceux dont on sait que "les paradis artificiels" furent le moteur de leur création.

khayyam.jpgIl y a le poète du vin, Omar Khayyâm et ses rubaïyat :

Puisque c'est aujourd'hui mon tour de jeunesse,
j'entends le passer à boire du vin, car tel est mon bon plaisir.
N'allez pas, à cause de son amertume, médire de ce délicieux jus,
il est amer que parce qu'il est ma vie.

Boire du vin et me réjouir, c'est ma manière d'être.
être indifférent pour l'hérésie comme pour la religion, c'est mon culte.
J'ai demandé à cette fiancée du genre humain quelle était sa dot ;
elle me répondit: J'ai pour dot la joie de ton cœur.

Baudelaire, pour qui l'imagination était "reine des facultés", aura tenté de tisser et de démontrer les liens entre le mal et la beauté, la violence et la volupté, notamment dans "Mon cœur mis à nu" : « Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l'horreur de la vie et l'extase de la vie. » Celui qui se noyait dans le sein empoisonnée de la "fée verte" écrivait à son sujet :baudelaire.jpg

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge

D'un luxe miraculeux,

Et fait surgir plus d'un portique fabuleux

Dans l'or de sa vapeur rouge,

Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,

Allonge l'illimité,

Approfondit le temps, creuse la volupté,

Et de plaisirs noirs et mornes

Remplit l'âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle

De tes yeux, de tes yeux verts,

Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...

Mes songes viennent en foule

Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige

De ta salive qui mord,

Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remords,

Et charriant le vertige,

La roule défaillante aux rives de la mort !

2iyknrkd.jpgJim Morrison, non sans humour, avouait : « Je bois pour pouvoir parler aux trous du cul. Moi inclus. » Ou : « L'alcool est une manière de réagir à la vie dans un environnement surpeuplé. » Ou encore : « Pourquoi je bois ? Pour pouvoir écrire de la poésie ! » donnant toutes les raisons à ceux qui désavouèrent son œuvre en prétendant qu'il s'agissait là de productions rédigées sous influence et qu'il n'y avait rien à comprendre. Or, Jim Morrison est probablement le poète le plus novateur et talentueux de son époque.

A l'inverse, Jackson Pollock, l'un des plus grands peintres américains du XXe siècle, pour qui l'art était source de décharge émotionnelle, réalisa sa plus belle production durant les années où il ne buvait pas. Celui qui exprimait son univers intérieur en libérant ses angoisses et sa colère sur le papier ou sur la toile, celui qui se passionnait pour l'art primitif dpollock.jpgont les expressions rageuses et impulsives s'accordaient à son comportement, s'affranchira de l'alcool momentanément, puis l'alcool reviendra dans sa vie et il ne fera plus rien, comme le raconte si bien le film réalisé et interprété magistralement par Ed Harris.

Oui, les êtres qui boivent sont dans un no man's land que seuls ceux qui ont bu peuvent comprendre. Parfois, vous vous retrouverez avec un de ceux-là à un comptoir : il vous fera rire, puis vous agacera, vous irritera sans doute, mais il y a des chances aussi pour que vous appreniez de lui.

Car, au-delà des convenances et des préjugés, au-delà de la "normalité" sociale et des pseudos conventions, pour certains d'entre eux, se cache derrière leur verre une bien grande lucidité sur ce monde, comme s'ils avaient sondé le cœur de l'humanité, et n'ayant trouvé aucun écho à leur douleur, lui préfère encore la solitude de l'alcool et son no man's land...

 

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