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14/02/2007

Frankie et les Dakinis

450px-Dakini_Tibet_Guimet_21107.jpgFrankie a décidé de vous entraîner à la suite des Dakinis ( Khandro ou Khandroma en tibétain), littéralement "celles qui voyagent dans l'espace". Ces déités féminines aux pouvoirs spirituels sont considérées comme des messagères célestes, des émanations des bouddhas. Elles sont aussi les gardiennes des enseignements secrets. Elles symbolisent l'énergie féminine, parfois destructrice, mais le plus souvent créatrice, liée à la connaissance transcendante à la réceptivité, à l'ouverture totale, semblable à une danse dans l'espace illimité.

La langue des Dakinis désigne le sens intime des termes utilisés dans les textes tantriques et brise l'univers profane pour le remplacer par un univers à niveaux convertibles et intégrables. Le yogin qui accomplit la cosmisation de son corps doit aussi vivre la destruction du langage, indispensable à son entraînement spirituel.

Les Dakinis accompagnent fréquemment les déités représentées dans l'iconographie du "Véhicule de Diamant". Il s'agit là d'anciennes fées ou sorcières, d'origine chamanique, intégrées dans le tantrisme tibétain qui a englobé dans ses pratiques certaines coutumes du chamanisme du nord de la Mongolie. Pour certains, dak signifierait "appeler en criant ou en frappant" en référence aux tambours et psalmodies des femmes chamanes.medium_dhaka_hindu_dhakeshwari_temple.jpg

Au Bengale, et dans l'actuel Bangladesh, région d'origine du missionnaire Atisha où le culte des Dakinis était autrefois répandu, dakh, "pur" ou "incomparable", serait à l'origine du nom de la ville de Dhâkâ et de celui de la déesse Dhakeshwari qui y a un temple.

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Pour s'immerger totalement dans l'univers des Dakinis, il faut lire le passionnant ouvrage de Judith Simmer-Brown "Le souffle ardent de la Dakini". Cette étude approfondie, consacrée au principe féminin dans le bouddhisme, nous aide à dépasser le niveau souvent superficiel des considérations sur la place de la femme dans cette tradition, alors qu'elle y personnifie l'aspect indomptable et incisif de la sagesse. Si le livre combine récits traditionnels et commentaires de maîtres contemporains, il nous éclaire sur des points restés confus quant aux pratiques et symbolisme divinatoires. L'auteur nous guide avec délice vers ces Dakinis qu'elles soient "secrètes", "intérieures", "extérieures" et "extérieures-extérieures" (celles sous forme humaine) selon les quatre niveaux d'interprétation inhérents, qu'elles soient "mondaines" ou de "sagesse" (comme la mère de tous les bouddhas, la Prajnaparamita), "mangeuses de chair" parées d'ornements crâniens, dansant dans un charnier, symbole du renoncement et de la retraite hors des huit préoccupations mondaines, ou "danseuses célestes", nues comme la présence éveillée. Selon l'interprétation bouddhiste, la nudité de la Dakini symbolise la nature propre révélée, l'absence d'ego ou d'obstacle mental. Son aspect féroce et ses accessoires évoquent les figures de Kali ou Durga : le crâne rempli de sang que la Dakini s'apprête à boire fait allusion à l'épisode où Kali but le sang du démon Raktabeeja, la fiole qui le remplace parfois est l'élixir de vie et de force de Durga ; le couteau-racloir sert à séparer les chairs des os et signifie le dépouillement de l'ego et de l'ignorance. Le trident (khatvangha) est à l'origine un des emblèmes de Shiva, homologue masculin de Durga et Kali, divinité liée aux pratiques tantriques. Les trois têtes enfilées sur une hampe, de bas en haut, une tête fraîchement coupée (bleue), une en état de décomposition (rouge), un crâne (blanc), représentent dans le bouddhisme tantrique le futur, le présent et le passé.medium_prajnaparamita.jpg

S'il est plus facile de se référer aux allégories, il est peu aisé de rencontrer des Dakinis vivantes, encore moins aisé de les différencier du commun des mortels. Mais, comme dans tout mythe, il n'appartient qu'à nous, pauvres humains, de différencier les représentations plus au moins abstraites de personnes existantes.

Ouvrez grand les yeux ! Sait-on jamais...

 

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11/01/2007

Frankie s'embarque avec Corto

medium_corto1.2.jpgAprès avoir rendu le personnage du Maltais célèbre dans le monde entier, Hugo Pratt, peu avant sa mort, se tourna vers le roman pour y raconter les aventures de Corto. Voici comment démarre l'histoire du jeune garçon tandis qu'il se trouve dans le salon de sa mère, et qu'une gitane, amie de la Niña de Gibraltar, lui saisit la main : « Corto, tu savais que, dans ta main, il manque la ligne de chance ? Ce jour-là était un samedi. Corto prit le rasoir lisse en argent, le frotta pour faire disparaître l'oxydation noire du temps et, après l'avoir ouvert, en essaya le fil : il était parfait. Il l'empoigna de la main droite. La lame scintilla. Il ouvrit la main gauche et, sans la moindre hésitation, y dessina un long sillon profond... Il fallut beaucoup de temps avant que la blessure ne se referme. Mais désormais, Corto Maltaise avait une belle ligne de chance. » Et Corto, contrairement à un grand nombre de héros classiques, ne croira jamais aux enjeux qui lui sont proposés, car l'idée qu'il se fait de la liberté, se place au-dessus des lois et des valeurs toujours relatives.

Pour comprendre ce personnage mi-cynique, mi-romanesque, séducteur en diable, rêveur à souhait, se trainant une mélancolie aux accent de la saudade, il faut évoquer son créateur, Hugo Pratt.

medium_Hugo_Pratt.jpgNé à Rimini en juin 1927, de famille vénitienne, aux origines anglaises, françaises, marranes et turques, Pratt passe toute sa prime enfance à Venise, ville de l'ésotérisme et de la Kabbale, à laquelle il restera viscéralement attaché. A l'âge de dix ans, il part pour l'Ethiopie, alors colonie italienne, où il y vivra jusqu'à l'âge de seize ans. Là-bas, il se lie d'amitié avec Brahane, un jeune éthiopien, domestique chez les Pratt. Cette amitié lui permet d'apprendre l'abyssin, le swahili et de s'initier aux coutumes du pays. Il développera ainsi une des caractéristiques propres à Corto : le respect des cultures différentes.

L'une des composantes fondamentales des histoires contées par Pratt est l'imaginaire. Et lorsqu'on se mesure à l'imaginaire, on trouve son inséparable allié : le rêve.

Chez Pratt, le rêve n'est pas un simple élément pour étayer la psychologie des personnages, il est une part active et essentielle dans le déroulement des histoires. Dans "Les Helvétiques", les mécanismes oniriques sont les principaux ressorts de l'album. Dans "Le Songe d'un matin d'hiver" tiré des "Celtiques", ce sont des personnages venus de la celtique enchantée (qui n'existent que parce que quelqu'un rêve dans les Bretagnes) qui utilisent Corto pour déjouer une invasion allemande. Dans "Samarkand", Corto et Raspoutine se rencontrent en rêve. Corto oscille entre le monde onirique et le monde réel et, la plupart du temps, ceux-ci se trouvent mélangés, renforçant la dimension humaine, mais aussi la medium_corto_et_les_squelettes.2.gifdimension héroïque et mythique du marin qui, bien que sujet au rêve comme tout mortel, voit sa destinée dépendre des événements de cette autre dimension, où il côtoie des personnages disparus tels que Lawrence d'Arabie, Raspoutine, Rimbaud, ou des héros de la mythologie celte tels que Merlin ou la fée Morgane. Si bien que Corto finit par être lui-même un personnage de légende, hors du monde réel, mais bien présent dans notre imagination.

Corto ne cherche pas l'aventure, elle vient à lui tandis qu'il déambule pour tromper un ennui empreint de nostalgie. Ce qui fait de son créateur, un auteur résolument sentimental, d'un romantisme désabusé, teinté d'ironie et de détachement apparent. Sa connaissance du monde et des sciences ésotériques, sa précision historico-politique mêlée de spiritualité, jusqu'à son trait épuré à la limite du silence graphique, ont fait de lui le Maître incontesté et inégalé en la matière.

Les vies de Corto et d'Hugo sont semblables, toutes deux emplies de mystères et de zones d'ombres. S'ils sont opposés physiquement, il ont le même regard dans tous les sens du terme. Il existe une très belle autobiographie de Pratt dans laquelle il romance volontairement sa vie pour laisser planer un parfum d'inconnu, et où l'on y découvre les personnages qu'il croquera plus tard...

Hugo qui ira jusqu'à dessiner un Corto orphelin, se recueillant devant la tombe de ce père de papier, dont la l'épitaphe pourrait être cette hugopratttombe.jpgcitation demedium_Corto_5.4.jpg Pratt : « Il y a des hommes qui préfèrent la solitude... pour vivre davantage leurs propres remords et leur propre tristesse. »

Un jour, Hugo Pratt ira même jusqu'à avouer : « Il m'arrive de ne plus avoir envie de sortir de ce monde de mythes et même de ne plus savoir où est le monde réel. »

A tel point que l'on peut se demander qui, de Hugo ou de Corto, a rêvé l'autre...

 

 

 

 

 

 

Et pour les amateurs d'intrigues vénitiennes, open the past

 
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