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11/11/2007

Un monde sans héros, ni salaud

medium_hollywood.jpgAlors que Hollywood, traditionnellement démocrate mais toujours soucieuse de ne pas heurter le patriotisme des spectateurs américains, continue d’entretenir une relation ambiguë entre star-system et politique, entre nuit des Oscars et élection présidentielle, il semblerait que de plus en plus de réalisateurs sortent des rangs de l’industrie du cinéma pour réaliser leurs œuvres tels qu’ils l’entendent. Il semblerait qu’au pays du billet vert, ces mêmes réalisateurs aiment de moins en moins qu’on leur impose des idées qui ne sont pas (ou plus) les leurs. Est-ce une soudaine envie de poser les questions qui fâchent, en se demandant pourquoi les médias ne le font pas ?! Est-ce l’internet qui change peu à peu les mentalités en drainant des images parallèles qui ne cadrent pas avec les représentations revues, corrigées, révisées par le pouvoir et que les médias diffusent sans états d’âme. Ou est-ce un mal bien plus grand qui ronge ce pays et que l’on nomme « désillusion » ?

Plusieurs films aux dénominateurs communs «  la guerre en Irak » et « le retour au pays après les combats » vont débarquer sur nos écrans. Si certains de ces films n’amèneront pas grand-chose sur le plan de la réflexion politique quant à l’ingérence des Etats-Unis en Irak et les conséquences de celle-ci, d’autres en revanche sont à souligner de par les intentions claires et cette fois-ci sans ambigüité de leurs auteurs. Pour ceux-là, le temps des caricatures et des leçons d’héroïsme est révolu, reléguant définitivement l’époque où un Rambo gagnait à lui tout seules les guerres perdues sur le terrain, lui préférant un monde sans leurre.

Deux films sont à retenir : « Dans la vallée d’Elah » de Paul Haggis et « Redacted » de Brian de Palma, car ils en sont le parfait exemple. Ces deux réalisateurs ont pris l’habitude d’aller glaner sur le web les infos que les médias traditionnels occultent. « Cherchez sur YouTube « soldats morts en Irak », « viol », « meurtre » et vous trouverez tout…», explique Brian de Palma qui, dans Redacted, retrace sous forme éclatée, fragmentaire à travers différents formats numériques (téléphone portable, caméras de vidéo surveillance…) l’histoire vraie d’une Irakienne de 15 ans violée par des soldats américains puis assassinée… Soulignons juste que le docu-fiction au vitriol de Brian de Palma, a bénéficié de l’argent venu de structures indépendantes et ne voit défiler aucune star à son générique.

Paul Haggis, lui, a commencé à travailler sur le projet de la « Vallée d’Elah » en 2003 à l’époque où, Bush bénéficiant de 80% d’opinions favorables, disait que remettre en question la guerre relevait de l’antipatriotisme et revenait à être du côté des terroristes. Imposant clairement son programme par le fameux : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous ! », la part belle était faite aux patriotes exacerbés par de vieilles rancœurs et aux fous de guerre excités par des discours enflammés, muselant au passage « l’opposition peureuse ». « Hollywood était terrifié » raconte Haggis « personne n’avait envie d’être considéré comme un traître. Et puis un certain nombre de réalisateurs se sont interrogés : Qui est-il pour nous dire ce qu’on doit penser ? Pour désigner les bons et les méchants ? ».

On se souvient des premiers artistes à avoir essuyer la colère, voir la haine, de leurs concitoyens : un Sean Penn black-listé, susan et tim.jpgune SusanSarandon menacée, tous deux en raison de leurs prises de positions contre  la guerre en Irak et du discours non moins engagé de Tim Robbins, le 15 avril 2003, lors d’un déjeuner donné au National Press Club de Washington, intitulé « On peut arrêter un petit tyran. »

Il faudra quatre ans et l’appui d’un Clint Eastwood pour que Paul Haggis puisse mener à bien son projet avec un financement monté principalement sur des capitaux étrangers. La trame de son scénario est simple, sa réalisation modeste, il n’y a ni effets spéciaux, ni attentats spectaculaires, et aucun discours outrancier. Haggis s’est juste attaché, de façon lancinante et oppressante, à suivre un vétéran du Vietnam, Hank Deerfield, incarné par un Tommy Lee Jones (d’une sobriété bouleversante), dans une enquête douloureuse pour élucider la mort de son fils tout juste revenu d’Irak. Au  travers de la puissance hallucinatoire d’images retrouvées sur le téléphone portable du fis de Hank, c’est tout le fiasco de la guerre qui ébranle notre vétéran. Haggis s’est appuyé sur un phénomène que nul gouvernement ne peut contrôler : les images que les soldats tournent sur le front et diffusent ensuite sur l’internet et qui constituent aujourd’hui les seules images vraies de la guerre. Une guerre dans ce qu’elle a de plus tragique et de plus sale, qui peut amener, de façon circonstancielle, des héros à devenir des salauds. Une guerre qui n’est qu’un monstre enfantant des monstres et qu’aucun patriotisme aveugle ne peut cautionner.

goliath.jpgEt si Haggis a pris un titre qui fait référence au combat inégal que livra David contre Goliath, il faut peut-être y voir au-delà de la symbolique, le signe d’un désaveu, voir d’un rejet de cette trop grande fierté américaine qui aura amené la majorité de ce peuple à appuyer une politique basée sur la terreur et le mensonge. Une trop grande fierté que Haggis au travers de son film désigne comme un défaut majeur, voir un péché d’orgueil, et qui valut à Goliath de perdre la tête.

 

 

 

07/06/2007

Frankie et le no man's land de l'alcool

dependance_alcool.jpgSujet tabou et hypocrite s'il en est, et cependant sujet à l'éventail infini de sentiments contradictoires. Mais nous arrive-t-il de réfléchir à ce no man's land qu'est l'alcool et aux méandres qu'il emprunte ?

De l'alcool de minuit où il est bon ton de trinquer, à ces événements qu'il faut fêter tout au long de l'année, de ces déjeuners et dîners mondains qui portent le verre à nos lèvres et nous font boire jusqu'à la lie, à cette tradition du vin, culture parmi les cultures, qui nous dispense de tout alcoolisme, mais nous fait boire bien plus que de raison.

De cet alcool qui nous fait devenir amis avec le monde entier pour nous entraîner vers un état de guerre selon l'humeur du moment. De cet alcool survolté à celui plus sombre qui nous fait voir le monde d'abord à l'endroit, puis l'instant d'après à l'envers. De cet alcool de solitude, bu dans une chambre désertée par tout espoir de voir un jour les choses changer. De cet alcool de misère qui jette à la rue et finit par être le dernier rempart contre la folie. De cet alcool agressif qui fait remonter à la surface les rancœurs que l'on se trimballe, en même temps que le désamour de soi et, fatalement, des autres.

De cet alcool joyeux, partagé autour d'un bon repas, à celui plus lucide qui désinhibe au point de régler ce qui est en suspens, les non-dits et autres hypocrisies sociales. De l'alcool qui se boit ouvertement à celui qui se boit honteusement, à l'abri des regards. De cet alcool qui rend créatif mais vous ronge de l'intérieur. De cet alcool qui ouvre un instant les portes de l'inconscient et finit par vous terrasser tant le vertige est grand, et les entreprises périlleuses. De cet alcool que l'on croit ponctuel mais qui vous colle aux basques. De cet alcool qui vous procure un sentiment d'immortalité avant de vous plonger la tête dans la cuvette au point de vouloir mourir. De cet alcool devenu dernier recours avant de se mettre à hurler de voir tant de choses dégueulasses, de cet alcool dernier barrage d'une pression professionnelle qu'il faut supporter, des autres qu'il faut subir, et de cette vie qu'il faut endurer, jour après jour, avec pour seul horizon : un désespoir tenace. De cet alcool qui vous fait dégueuler la vie ! De cet alcool que l'on croit être votre meilleur ami, mais qui devient très vite votre pire ennemi et finit par vous tuer. De cet alcool qui peut faire de chacun un assassin !De cet alcool qui vous éloigne des autres quant il devient socialement gênant. De cet alcool qui fait dire aux bonnes âmes : « Quel dommage qu'il (ou elle) boive ; je ne comprends pas ! » tandis que ces mêmes bonnes âmes se bourrent de petites pilules pour voir la vie en rose, sont "addicts" à la bouffe, aux séances chez le psy, et sont prêtes à croire le premier faux-prophète venu. Ces mêmes bonnes âmes, qui, elles-mêmes, entretiennent un comportement suicidaire, s'érigent, dès il s'agit d'alcool, en parangon de la morale, pour une seule raison : l'alcool est embarrassant lorsqu'il dépasse le cadre d'une soirée arrosée.

Il est facile de juger, facile d'asséner quelques vérités basiques, il est moins aisé d'essayer de comprendre ce qui soudain fait basculer vers cet alcool qui revêt tant de facettes aux yeux de celui qui boit. L'alcool, vu par ceux qui ne connaissent pas le dérapage, est souvent assimilé comme toutes les addictions, à une fuite, un rejet de cette vie au profit d'un état sous influence, une lâcheté, un refus d'assumer ses responsabilités ; mais se demande-t-on si ces gens ne boivent pas pour oublier ce que l'on attend d'eux : une vie formatée et misérable.

Il y a l'alcool des artistes, des poètes, des peintres, de ceux dont on sait que "les paradis artificiels" furent le moteur de leur création.

khayyam.jpgIl y a le poète du vin, Omar Khayyâm et ses rubaïyat :

Puisque c'est aujourd'hui mon tour de jeunesse,
j'entends le passer à boire du vin, car tel est mon bon plaisir.
N'allez pas, à cause de son amertume, médire de ce délicieux jus,
il est amer que parce qu'il est ma vie.

Boire du vin et me réjouir, c'est ma manière d'être.
être indifférent pour l'hérésie comme pour la religion, c'est mon culte.
J'ai demandé à cette fiancée du genre humain quelle était sa dot ;
elle me répondit: J'ai pour dot la joie de ton cœur.

Baudelaire, pour qui l'imagination était "reine des facultés", aura tenté de tisser et de démontrer les liens entre le mal et la beauté, la violence et la volupté, notamment dans "Mon cœur mis à nu" : « Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l'horreur de la vie et l'extase de la vie. » Celui qui se noyait dans le sein empoisonnée de la "fée verte" écrivait à son sujet :baudelaire.jpg

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge

D'un luxe miraculeux,

Et fait surgir plus d'un portique fabuleux

Dans l'or de sa vapeur rouge,

Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,

Allonge l'illimité,

Approfondit le temps, creuse la volupté,

Et de plaisirs noirs et mornes

Remplit l'âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle

De tes yeux, de tes yeux verts,

Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...

Mes songes viennent en foule

Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige

De ta salive qui mord,

Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remords,

Et charriant le vertige,

La roule défaillante aux rives de la mort !

2iyknrkd.jpgJim Morrison, non sans humour, avouait : « Je bois pour pouvoir parler aux trous du cul. Moi inclus. » Ou : « L'alcool est une manière de réagir à la vie dans un environnement surpeuplé. » Ou encore : « Pourquoi je bois ? Pour pouvoir écrire de la poésie ! » donnant toutes les raisons à ceux qui désavouèrent son œuvre en prétendant qu'il s'agissait là de productions rédigées sous influence et qu'il n'y avait rien à comprendre. Or, Jim Morrison est probablement le poète le plus novateur et talentueux de son époque.

A l'inverse, Jackson Pollock, l'un des plus grands peintres américains du XXe siècle, pour qui l'art était source de décharge émotionnelle, réalisa sa plus belle production durant les années où il ne buvait pas. Celui qui exprimait son univers intérieur en libérant ses angoisses et sa colère sur le papier ou sur la toile, celui qui se passionnait pour l'art primitif dpollock.jpgont les expressions rageuses et impulsives s'accordaient à son comportement, s'affranchira de l'alcool momentanément, puis l'alcool reviendra dans sa vie et il ne fera plus rien, comme le raconte si bien le film réalisé et interprété magistralement par Ed Harris.

Oui, les êtres qui boivent sont dans un no man's land que seuls ceux qui ont bu peuvent comprendre. Parfois, vous vous retrouverez avec un de ceux-là à un comptoir : il vous fera rire, puis vous agacera, vous irritera sans doute, mais il y a des chances aussi pour que vous appreniez de lui.

Car, au-delà des convenances et des préjugés, au-delà de la "normalité" sociale et des pseudos conventions, pour certains d'entre eux, se cache derrière leur verre une bien grande lucidité sur ce monde, comme s'ils avaient sondé le cœur de l'humanité, et n'ayant trouvé aucun écho à leur douleur, lui préfère encore la solitude de l'alcool et son no man's land...

 

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