Avertir le modérateur

11/01/2007

Frankie s'embarque avec Corto

medium_corto1.2.jpgAprès avoir rendu le personnage du Maltais célèbre dans le monde entier, Hugo Pratt, peu avant sa mort, se tourna vers le roman pour y raconter les aventures de Corto. Voici comment démarre l'histoire du jeune garçon tandis qu'il se trouve dans le salon de sa mère, et qu'une gitane, amie de la Niña de Gibraltar, lui saisit la main : « Corto, tu savais que, dans ta main, il manque la ligne de chance ? Ce jour-là était un samedi. Corto prit le rasoir lisse en argent, le frotta pour faire disparaître l'oxydation noire du temps et, après l'avoir ouvert, en essaya le fil : il était parfait. Il l'empoigna de la main droite. La lame scintilla. Il ouvrit la main gauche et, sans la moindre hésitation, y dessina un long sillon profond... Il fallut beaucoup de temps avant que la blessure ne se referme. Mais désormais, Corto Maltaise avait une belle ligne de chance. » Et Corto, contrairement à un grand nombre de héros classiques, ne croira jamais aux enjeux qui lui sont proposés, car l'idée qu'il se fait de la liberté, se place au-dessus des lois et des valeurs toujours relatives.

Pour comprendre ce personnage mi-cynique, mi-romanesque, séducteur en diable, rêveur à souhait, se trainant une mélancolie aux accent de la saudade, il faut évoquer son créateur, Hugo Pratt.

medium_Hugo_Pratt.jpgNé à Rimini en juin 1927, de famille vénitienne, aux origines anglaises, françaises, marranes et turques, Pratt passe toute sa prime enfance à Venise, ville de l'ésotérisme et de la Kabbale, à laquelle il restera viscéralement attaché. A l'âge de dix ans, il part pour l'Ethiopie, alors colonie italienne, où il y vivra jusqu'à l'âge de seize ans. Là-bas, il se lie d'amitié avec Brahane, un jeune éthiopien, domestique chez les Pratt. Cette amitié lui permet d'apprendre l'abyssin, le swahili et de s'initier aux coutumes du pays. Il développera ainsi une des caractéristiques propres à Corto : le respect des cultures différentes.

L'une des composantes fondamentales des histoires contées par Pratt est l'imaginaire. Et lorsqu'on se mesure à l'imaginaire, on trouve son inséparable allié : le rêve.

Chez Pratt, le rêve n'est pas un simple élément pour étayer la psychologie des personnages, il est une part active et essentielle dans le déroulement des histoires. Dans "Les Helvétiques", les mécanismes oniriques sont les principaux ressorts de l'album. Dans "Le Songe d'un matin d'hiver" tiré des "Celtiques", ce sont des personnages venus de la celtique enchantée (qui n'existent que parce que quelqu'un rêve dans les Bretagnes) qui utilisent Corto pour déjouer une invasion allemande. Dans "Samarkand", Corto et Raspoutine se rencontrent en rêve. Corto oscille entre le monde onirique et le monde réel et, la plupart du temps, ceux-ci se trouvent mélangés, renforçant la dimension humaine, mais aussi la medium_corto_et_les_squelettes.2.gifdimension héroïque et mythique du marin qui, bien que sujet au rêve comme tout mortel, voit sa destinée dépendre des événements de cette autre dimension, où il côtoie des personnages disparus tels que Lawrence d'Arabie, Raspoutine, Rimbaud, ou des héros de la mythologie celte tels que Merlin ou la fée Morgane. Si bien que Corto finit par être lui-même un personnage de légende, hors du monde réel, mais bien présent dans notre imagination.

Corto ne cherche pas l'aventure, elle vient à lui tandis qu'il déambule pour tromper un ennui empreint de nostalgie. Ce qui fait de son créateur, un auteur résolument sentimental, d'un romantisme désabusé, teinté d'ironie et de détachement apparent. Sa connaissance du monde et des sciences ésotériques, sa précision historico-politique mêlée de spiritualité, jusqu'à son trait épuré à la limite du silence graphique, ont fait de lui le Maître incontesté et inégalé en la matière.

Les vies de Corto et d'Hugo sont semblables, toutes deux emplies de mystères et de zones d'ombres. S'ils sont opposés physiquement, il ont le même regard dans tous les sens du terme. Il existe une très belle autobiographie de Pratt dans laquelle il romance volontairement sa vie pour laisser planer un parfum d'inconnu, et où l'on y découvre les personnages qu'il croquera plus tard...

Hugo qui ira jusqu'à dessiner un Corto orphelin, se recueillant devant la tombe de ce père de papier, dont la l'épitaphe pourrait être cette hugopratttombe.jpgcitation demedium_Corto_5.4.jpg Pratt : « Il y a des hommes qui préfèrent la solitude... pour vivre davantage leurs propres remords et leur propre tristesse. »

Un jour, Hugo Pratt ira même jusqu'à avouer : « Il m'arrive de ne plus avoir envie de sortir de ce monde de mythes et même de ne plus savoir où est le monde réel. »

A tel point que l'on peut se demander qui, de Hugo ou de Corto, a rêvé l'autre...

 

 

 

 

 

 

Et pour les amateurs d'intrigues vénitiennes, open the past

24/12/2006

Frankie passe la nuit avec Omar Khayyam

khayyam.jpgFrankie s'est réveillée avec la gueule de bois et un brin mélancolique. Cette nuit, elle a fait un saut dans le temps et s'est retrouvée, buvant du vin, en compagnie d'un des plus célèbres poètes perses : Omar Khayyâm.cover_saghi2.jpg

Et pendant qu'il lui récitait quelques quatrains de sa composition, Frankie s'est prise à rêver qu'elle se prénommait Djihanne.

Né en 1048 à Nichapour (actuellement l'Iran), ce libre penseur - dont la vie est indissociable des mouvements qui agitent alors le Moyen-Orient, entre instauration de la religion musulmane et domination des seldjoukes turcs, - est aussi philosophe, astronome de génie, mathématicien visionnaire, et l'auteur de centaines de Rubaïyat, quatrains parfois désabusés où il chante la vie, les femmes et le vin.

La première traduction nous vient d'Edward Fitzgerald, en 1850. Une des difficultés majeures à laquelle l'écrivain se heurta, fut de distinguer le vrai du faux, car plus de mille poèmes sont attribués à Khayyâm. Fitzgerald finit par en retenir cent soixante-dix et livra au public une traduction considérée aujourd'hui comme un chef-d'œuvre de la littérature anglo-saxonne.

Que Frankie ait passé la nuit avec Khayyâm va rendre jaloux toutes celles et ceux qui ont lu "Samarcande", la biographie romancée du poète. Amin Maalouf y raconte l'histoire d'un manuscrit égaré lors des invasions mongoles et retrouvé des siècles plus tard. Dévoiler davantage l'intrigue serait trahir ce merveilleux roman qui se doit d'être découvert page après page, chapitre après chapitre, tant la quête de ce manuscrit mérite qu'on en suive, le cœur battant, tous les méandres, sous la plume enchanteresse de l'auteur libanais.

On raconte que Marguerite Yourcenar était fascinée par deux personnages historiques : l'empereur Hadrien et Omar Khayyâm. Elle fit la biographie du premier, laissant le champ libre à un autre écrivain pour rendre hommage au second. Et lorsqu'un homme de talent tel qu'Amin Maalouf se met au service d'un personnage tel qu'Omar Khayyam pour nous parler de la dimension de sa vie et de son manuscrit perdu, il n'y a que deux choses à faire, lire le roman du premier et savourer quelques Rubaïyat du second.

La personne sur qui tu t'appuies avec le plus de sûreté,

si tu ouvres les yeux de l'intelligence, tu verras en elle ton ennemi.

Il vaut mieux, par le temps qui court, rechercher peu les amis.

La conversation des hommes d'aujourd'hui n'est bonne que de loin. (Quatrain n° 45)

 

N'impute pas à la roue des cieux tout le bien et tout le mal
qui sont dans l'homme, toutes les joies et tous les chagrins
qui nous viennent du destin; car cette roue, ami,
est mille fois plus embarrassée que toi dans la voie de l'amour divin. (Quatrain n° 59)

 

Puisque la vie s'écoule, qu'importe qu'elle soit douce ou amère ?
L'âme doit passer par nos lèvres, que ce soit à Nichapour ou à Bèlkh...
Bois donc du vin, car après toi et moi, la lune bien longtemps encore
passera de son dernier quartier à son premier et de son premier à son dernier. (Quatrain n° 66)

 

D'abord, il m'a donné l'être sans mon assentiment,
ce qui fait que ma propre existence me jette dans la stupéfaction.
Ensuite, nous quittons ce monde à regret
sans y avoir compris le but de notre venu, de notre halte, de notre départ. (Quatrain n° 73)

 

Vois-tu ces deux ou trois imbéciles qui tiennent le monde
entre leurs mains, et qui, dans leur candide ignorance, se croient
au-dessus de tous ? N'en tiens pas compte: dans leur extrême suffisance,
ils appellent hérétiques tous ceux qui ne sont pas des ânes. (Quatrain n° 79)

 

Dans les régions de l'âme, il faut marcher avec discernement ;
sur les choses de ce monde il faut être silencieux.
Tant que nous aurons nos yeux, notre langue, nos oreilles,
nous devrons être sans yeux, sans langue, sans oreilles. (Quatrain n° 88)

 

Ce monde n'a retiré aucun avantage de ma venue ici-bas.

De gloire et sa dignité n'ont également rien gagné à mon départ.

Mes deux oreilles n'ont jamais entendu dire à personne

pourquoi l'on m'y a fait venir, pourquoi l'on m'en fait sortir. (Quatrain 95)

 

Restreins tes désirs, si tu veux être heureux ;

brise les liens qui t'enchaînent au bien et au mal d'ici-bas ;

vis content; les cieux poursuivront leur révolution,

et cette vie ne sera pas de longue durée.(Quatrain n° 103)

 

Quel est l'homme ici-bas qui n'a point commis de péché, dis ?
Celui qui n'en aurait point commis, comment aurait-il vécu, dis ?
Si, parce que je fais le mal, tu me punis par le mal,
quelle est donc la différence qui existe entre toi et moi, dis ? (Quatrain n° 154)

 

Il existe deux choses qui sont la base de la sagesse
et qui doivent être mises au nombre des plus importantes révélations :
c'est de ne point manger de tout ce qui se mange,
c'est de se tenir à l'écart de tout ce qui vit. (Quatrain n° 171)

 

 

 

 

 

 

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu