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28/12/2006

Frankie fait sa déclaration...

Frankie a eu quinze ans à Amsterdam. Egarée dans une ville aux façades trompeuses, elle s'asseyait place du Dam et observait ce petit monde bariolé qui s'agitait autour d'elle en quête permanente de sensations illusoires. Frankie était une jeune fille un peu naïve et paradoxalement assez lucide sur ce que le monde des adultes ne tarderait pas à lui réserver. Elle naviguait alors en des mers agitées, capitaine d'un bateau qui aurait pu être Argo, rêvant d'un avenir propice aux désirs intimes. Mais la vie, désobéissante à souhait, la débarqua souvent sur des rivages chaotiques. Dans tout exil, il se produit parfois des rencontres de l'ordre du mystique. A Amsterdam, cette année-là, Frankie eut envie de mourir. Le destin lui mit entre les mains un livre qui lui donnât une formidable envie de vivre. tanguy.jpg

Ce livre c'était "Tanguy". Son auteur, Michel del Castillo. Ce furent les premiers émois littéraires, les premières larmes versées en continu devant l'innocence bafouée, et la découverte d'un auteur qui la marquât d'un sceau indélébile, celui de la reconnaissance. Ce jour-là, Frankie tomba amoureuse pour la première fois. De l'auteur, de ses phrases, de ses pages qui racontaient une douleur si palpable, bref de l'homme qui parlait de ses déchirures d'enfant avec pudeur mais dont chaque mot était asséné avec une précision implacable. Cocteau a dit de cet ouvrage qu'il était atroce et admirable. Ce sont là deux mots terriblement justes.

A un âge ou l'on ne devrait connaître que l'amour et la sécurité, Michel del Castillo a fait connaissance de la pire façon qui soit avec la folie des hommes. Il a tout connu du chaos de la guerre civile et celui de la guerre tout court. L'image que Frankie a de ce petit garçon effrayé, affamé, transi de froid, resté seul avec cet amour déchirant pour une mère absente restera à jamais gravée dans sa mémoire. Tout comme celle du garçon de douze ans, rapatrié en Espagne et in­terné dans une maison de redressement. Quatre années d’enfer que Del Castillo a évoquées dans plu­sieurs de ses livres, mais dans cette prison barbare, une révélation allait transformer son existence : elle eut pour nom Dostoïevski.

Lors de la réimpression de Tanguy, intervenu peu de temps après Rue des Archives, Del Castillo écrivait : "De Tanguy à Xavier, il  y a plus que l'épaisseur d'une vie, il y a toute l'amertume d'un désenchantement, qui doit moins à l'âge qu'à la progressive découverte de l'horreur. Si je gardais à vingt ans, quelques illusions, le sexagénaire qui a écrit Rue des Archives n'en conserve lui, plus aucune. En ce sens la boucle est bien bouclée. L'aveu étouffé de Tanguy fait la musique désenchenteresse de Rue des Archives. (...) De l'un à l'autre, un seul lien, la littérature. Elle constitue, on l'a compris, ma seule biographie et mon unique vérité."

Ses héros sont les héros de Frankie : donquichotte.jpg

Don Quichotte, dont Del Castillo dit qu'il incarne le mieux l'Espagne et ses grands rêves utopiques, dans une langue magnifique.

Dostoïevski, héros de "Mon frère l'idiot". La prison pour enfants de l'asile Duran à Barcelone, là où des geôliers ecclésiastiques et sadiques s'acharnent à "redresser" les petites victimes de la guerre civile, les orphelins de la misère et de la répression. Et le salut, comme dans un roman de Dostoïevski, qui survient de la boue même de l'inhumanité : un pion d'étude, une épave alcoolique et crasseuse qui se prend d'une sorte de pitié pour Michel et lui prête des livres, des livres d'évasion comme on dit, sans trop y penser. Dostoïevski arrache le jeune garçon abruti par la trahison, les coups, la faim et la solitude au vertige de la folie et du naufrage. (Extrait de l'article "Le complexe de Lazare" de Philippe Lepape paru dans le Monde des Livres le 13/10/95)

Michel Del Castillo dit avoir écrit ce livre pour "payer ses dettes" au grand écrivain russe. Mais il y règle aussi quelques comptes avec ses détracteurs et au final, lui rend le plus bel hommage qui soit.

Soljenitsyne sur lequel Del Castillo écrit : "Pour quiconque aime les livres, pour celui qui, sans eux, ne saurait concevoir l'existence, pour qui leur doit enfin d'avoir survécu au naufrage de presque toutes ses illusions et de tout son espoir, pour un tel homme la rencontre avec un grand et vrai roman constitue une joie sauvage, éprouvante. Il se sent raffermi dans sa foi, soutenu dans son espoir, consolé de tous ses malheurs. Il prend une conscience aiguë que le monde n'est pas un désert ; puisqu'il existe quelque part, au fin fond d'un vaste et lointain pays, un homme fraternel, merveilleusement proche, qui fait du langage un usage supérieurement humain. (article de Michel Del Castillo : "les chefs-d'oeuvre de Soljenitsyne" paru dans le Magazine littéraire n° 28 d'avril-mai 1969)

michel.jpgDurant de longues nuits blanches, Michel Del Castillo a tenu compagnie à Frankie à une époque où la colère était sa compagne d'infortune. Mais les petits matins se révélaient enchanteurs après qu'elle l'ait quitté. Elle l'a parfois délaissé pour aller vagabonder chez d'autres qui, s'ils ne déméritaient pas en matière de talent, ne l'ont jamais supplanté dans son coeur. Au fil du temps, l'amour de jeunesse est devenu l'ami rare et précieux dont elle se souviendra toujours avec une infinie tendresse.

Il lui a juste fallu plus de vingt ans pour oser faire sa déclaration.

Pour ceux qui ne connaissent pas ou peu l'oeuvre de Michel Del Castillo, allez faire un tour sur le site qui héberge également son blog et lisez avec avidité tout ce qui s'y trouve : http://www.micheldelcastillo.com

24/12/2006

Frankie passe la nuit avec Omar Khayyam

khayyam.jpgFrankie s'est réveillée avec la gueule de bois et un brin mélancolique. Cette nuit, elle a fait un saut dans le temps et s'est retrouvée, buvant du vin, en compagnie d'un des plus célèbres poètes perses : Omar Khayyâm.cover_saghi2.jpg

Et pendant qu'il lui récitait quelques quatrains de sa composition, Frankie s'est prise à rêver qu'elle se prénommait Djihanne.

Né en 1048 à Nichapour (actuellement l'Iran), ce libre penseur - dont la vie est indissociable des mouvements qui agitent alors le Moyen-Orient, entre instauration de la religion musulmane et domination des seldjoukes turcs, - est aussi philosophe, astronome de génie, mathématicien visionnaire, et l'auteur de centaines de Rubaïyat, quatrains parfois désabusés où il chante la vie, les femmes et le vin.

La première traduction nous vient d'Edward Fitzgerald, en 1850. Une des difficultés majeures à laquelle l'écrivain se heurta, fut de distinguer le vrai du faux, car plus de mille poèmes sont attribués à Khayyâm. Fitzgerald finit par en retenir cent soixante-dix et livra au public une traduction considérée aujourd'hui comme un chef-d'œuvre de la littérature anglo-saxonne.

Que Frankie ait passé la nuit avec Khayyâm va rendre jaloux toutes celles et ceux qui ont lu "Samarcande", la biographie romancée du poète. Amin Maalouf y raconte l'histoire d'un manuscrit égaré lors des invasions mongoles et retrouvé des siècles plus tard. Dévoiler davantage l'intrigue serait trahir ce merveilleux roman qui se doit d'être découvert page après page, chapitre après chapitre, tant la quête de ce manuscrit mérite qu'on en suive, le cœur battant, tous les méandres, sous la plume enchanteresse de l'auteur libanais.

On raconte que Marguerite Yourcenar était fascinée par deux personnages historiques : l'empereur Hadrien et Omar Khayyâm. Elle fit la biographie du premier, laissant le champ libre à un autre écrivain pour rendre hommage au second. Et lorsqu'un homme de talent tel qu'Amin Maalouf se met au service d'un personnage tel qu'Omar Khayyam pour nous parler de la dimension de sa vie et de son manuscrit perdu, il n'y a que deux choses à faire, lire le roman du premier et savourer quelques Rubaïyat du second.

La personne sur qui tu t'appuies avec le plus de sûreté,

si tu ouvres les yeux de l'intelligence, tu verras en elle ton ennemi.

Il vaut mieux, par le temps qui court, rechercher peu les amis.

La conversation des hommes d'aujourd'hui n'est bonne que de loin. (Quatrain n° 45)

 

N'impute pas à la roue des cieux tout le bien et tout le mal
qui sont dans l'homme, toutes les joies et tous les chagrins
qui nous viennent du destin; car cette roue, ami,
est mille fois plus embarrassée que toi dans la voie de l'amour divin. (Quatrain n° 59)

 

Puisque la vie s'écoule, qu'importe qu'elle soit douce ou amère ?
L'âme doit passer par nos lèvres, que ce soit à Nichapour ou à Bèlkh...
Bois donc du vin, car après toi et moi, la lune bien longtemps encore
passera de son dernier quartier à son premier et de son premier à son dernier. (Quatrain n° 66)

 

D'abord, il m'a donné l'être sans mon assentiment,
ce qui fait que ma propre existence me jette dans la stupéfaction.
Ensuite, nous quittons ce monde à regret
sans y avoir compris le but de notre venu, de notre halte, de notre départ. (Quatrain n° 73)

 

Vois-tu ces deux ou trois imbéciles qui tiennent le monde
entre leurs mains, et qui, dans leur candide ignorance, se croient
au-dessus de tous ? N'en tiens pas compte: dans leur extrême suffisance,
ils appellent hérétiques tous ceux qui ne sont pas des ânes. (Quatrain n° 79)

 

Dans les régions de l'âme, il faut marcher avec discernement ;
sur les choses de ce monde il faut être silencieux.
Tant que nous aurons nos yeux, notre langue, nos oreilles,
nous devrons être sans yeux, sans langue, sans oreilles. (Quatrain n° 88)

 

Ce monde n'a retiré aucun avantage de ma venue ici-bas.

De gloire et sa dignité n'ont également rien gagné à mon départ.

Mes deux oreilles n'ont jamais entendu dire à personne

pourquoi l'on m'y a fait venir, pourquoi l'on m'en fait sortir. (Quatrain 95)

 

Restreins tes désirs, si tu veux être heureux ;

brise les liens qui t'enchaînent au bien et au mal d'ici-bas ;

vis content; les cieux poursuivront leur révolution,

et cette vie ne sera pas de longue durée.(Quatrain n° 103)

 

Quel est l'homme ici-bas qui n'a point commis de péché, dis ?
Celui qui n'en aurait point commis, comment aurait-il vécu, dis ?
Si, parce que je fais le mal, tu me punis par le mal,
quelle est donc la différence qui existe entre toi et moi, dis ? (Quatrain n° 154)

 

Il existe deux choses qui sont la base de la sagesse
et qui doivent être mises au nombre des plus importantes révélations :
c'est de ne point manger de tout ce qui se mange,
c'est de se tenir à l'écart de tout ce qui vit. (Quatrain n° 171)

 

 

 

 

 

 

 
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