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17/06/2008

Quand sonne le glas de Thémis

329196691.jpgLorsque Frankie contemple la Déesse de la Justice, de la Loi et de l'Équité, dont les attributs sont deux plateaux suspendus à un fléau, symbole de la « pesée des actes », tenant à la main le glaive du « jugement », représentée les yeux bandés, emblème de « l'impartialité des sentences », force lui est de constater une dérive dans l’interprétation des symboles attribués à Thémis, tandis qu’elle assistait Zeus dans l'Olympe.

Si dans l’art ancien, Déesse Thémis est représentée tenant une balance avec laquelle elle pèse les arguments des parties adverses, les ornements, qui lui ont été rajoutés au fil des siècles, sont là pour frapper les esprits de l'image abstraite d’une Justice impartiale et équitable qui serait la même pour tous. Comme chacun sait : « Les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n'ont rien » (Jean-Jacques Rousseau). C’était vrai il y n’a pas si longtemps, force est de constater que de ce côté-là, rien n’a changé. Si bien que ces mêmes symboles, sensés nous rassurer en ce millénaire où les mots démocratie et droits de l’homme sont sur toutes les lèvres, en dépit du fait qu’ils sont l’un et l’autre bafoués chaque jour, finissent par nous terroriser à l’idée d’avoir un jour à faire connaissance avec Mère Justice, que nous assimilons davantage au Père Fouettard se trouvant à la tête d’une mécanique judiciaire totalement détraquée.

108235337.jpgAvouons-le, ces derniers temps, Mère Justice pue. Un sentiment d’iniquité nous envahit à l’issue de certains verdicts. Nous serrons les poings, en proie à la colère et à l’infinie tristesse à l’idée du sort réservé à des hommes et des femmes qu’une justice - affaiblie par des ingérences de tous bords, rongée par le doute, muselée, sourde et aveugle, dont les sentences ambiguës frôlent la parodie, une justice vidée de sa substance au point d’être privée de ses sens, une justice qui a oublié que l’équité réside en l’exercice du sens moral face à la souffrance humaine - a laissé tomber. Force est de constater que la démocratie et ses principes ne sortent pas grandis de certaines affaires, car chaque violation d’un droit fondamental, chaque entorse faite à la séparation des pouvoirs ébranlent la démocratie, chaque principe que l’on bafoue, c’est le citoyen que l’on menace dans sa liberté, dans sa sûreté, qu’il s’agisse d’un procès anonyme ou bien d’un procès "médiatique".

Jean-Robert Tronchin, Procureur général de la République de Genève entre 1760 et 1767, ouvrait son discours sur la Justice ainsi : «  L'Univers est gouverné par des Lois simples et invariables comme celui qui les a faites. Les Sociétés (civiles) fondées par les Législateurs, c'est-à-dire des hommes grands par comparaison, mais toujours extrêmement bornés, se détruisent souvent par les règles mêmes établies pour les conserver. Quand ces Législateurs auraient pu embrasser, d'une vue générale, les institutions les plus assorties au génie et à la satisfaction de leurs Peuples, comment auraient-ils pu prévoir une succession d'événements qui, changeant la fortune des États, ont rendu leurs Lois primitives souvent impuissantes et quelquefois dangereuses ? Cependant, si on examine les causes qui ont fait disparaître tant de Républiques que nous cherchons encore, on trouvera qu'elles ont moins péri par le défaut de sagesse de leurs lois que par le défaut de leur observation… »

Il convient alors de se poser la question suivante : pourquoi ne parvenons-nous pas à cette Justice idéale, idéalisée ? Est-ce en raison du mot qui, à lui tout seul, revêt une quantité de sens, selon le contexte dans lequel il est employé ? Du distinguo qu’il nous faut faire entre l’idée de Justice et l’institution judiciaire ? Ou bien, parce que l’homme n’est pas en quête de justice au nom de celle-ci, mais pour les avantages qu’elle procure : l’assurance de faire payer celui qui nous a lésé, la tranquillité, l’ordre social. Mais sitôt qu’il peut désobéir impunément à la loi, qu’il trouve un intérêt personnel et qu’il peut échapper aux sanctions, il le fera. C’est ainsi qu’une décision qui gêne les intérêts personnels est trouvée injuste, tandis que celle qui va dans le sens de ces mêmes intérêts sera vécue comme juste.

1182958254.jpgLa justice réside dans la relation entre les hommes, de la façon dont elle doit gérer cette relation d’échange avec les moyens du droit, la manière dont elle doit peser et attribuer à chacun ce qui lui revient. Ce qui est conforme à la loi se situe dans la légalité, mais, rendre justice, c’est mettre en rapport le caractère général de la loi avec la particularité de chaque cas.

Une histoire indienne raconte que deux hommes se disputaient la possession d’un tableau, chacun d’eux revendiquant le droit à la propriété. Ils furent amenés devant le roi à qui l’on demanda de trancher le différend. Le roi écouta la défense du premier, Mr X. Celui-ci expliqua que ce tableau lui appartenait, mais qu’on le lui avait dérobé. Le second, Mr Y, raconta qu’il avait acheté ce tableau au marché et l’avait payé très cher, arguant que son adversaire ne pouvait pas prouver qu’il avait été en sa possession auparavant. Le roi demanda alors que l’on apporte une scie pour découper le tableau. Devant eux, le roi fit le geste de découper le tableau en deux. Mr Y ne voulait pas céder et préférait voir le tableau détruit, aussi il ne dit rien. Mr X , lui, s’écria, : « Non, ne le détruisez pas, ce serait dramatique, c’est une très belle œuvre, je préfère qu’elle soit entre les mains de cet homme. » Le roi se tourna vers Mr Y et lui dit qu’il n’avait pas fait preuve d’un sens de la conciliation morale, qu’il s’était juste borné à défendre son intérêt. Puis il se tourna vers Mr X et lui dit : « Puisque tu étais prêt à te séparer du tableau pour le préserver, tu es celui qui mérite de le garder » et le roi lui donna le tableau.

Si la justice est parfois représentée avec un bandeau sur les yeux, cela sous-entend qu'elle ne doit pas voir les justiciables, mais cette idée la rend mécanique, aussi mécanique que le symbole de la balance qu'elle tient en main. L'équité, au contraire, c’est l’image d’une Thémis qui pose sa balance et soulève son bandeau pour regarder les personnes auxquelles s'adressent les règles du droit, afin de savoir s’il faut ou non abattre son glaive.

Un juriste nommé J. E. Pontalis dit : « Quand la loi est claire il faut la suivre ; quand elle est obscure, il faut en approfondir les dispositions. Si l'on manque de lois, il faut consulter l'usage ou l'équité. L'équité est le retour à la loi naturelle dans le silence, l'opposition ou l'obscurité des lois positives. »

Il s'agit donc de compléter le droit, de parer à ses lacunes ; concrètement, il s’agit de mettre en accord les exigences de la conscience morale et les exigences présentes dans le droit. Il incombe au juge, quand la règle de droit n'évolue pas, de la contourner suivant le principe de l'équité. Il s'agit donc d'humaniser le droit. L'équité est, suivant un principe d'Aristote, la justice tempérée par l'amour.

Tandis que l’Etat nous explique qu’il ne peut rien dans les domaines économiques et sociaux en raison de la mondialisation, le voici en train de rivaliser d’imagination pour légiférer, entendez par là, rafistoler, année après année, les dérapages malheureux d’une Justice dont  « Les balances () trébuchent; et pourtant l'on dit raide comme la justice. La justice serait-elle ivre ? » (Alfred Jarry). Non pas pour améliorer le système judiciaire, mais pour l’accommoder à sa propre sauce en y incorporant quelques ingrédients de sa composition : insécurité, tri entre bons et mauvais français,  faits divers étalés en première page des journaux, procès instrumentalisés, tandis qu'aux oreilles de certains, résonnent les mots de Charles Maurras : « Qu’importe qu’il (Dreyfus) soit coupable ou innocent. L’intérêt de la Nation commande qu’il soit condamné. »

1436810680.jpgDes affaires médiatiques qui dressent les français les uns contre les autres, favorisant une justice à double vitesse, laxiste pour les puissants, sévère pour les plus faibles, un Etat qui s’approprie le droit et la justice pour les remanier de façon à nous mettre tous hors la loi, nous incitant à appliquer quotidiennement le "pas vu, pas pris !"

Si vous vous interrogez sur la signification de cette "justice représentée les yeux bandés", relisez la déclaration de José Saramago, Prix Nobel de littérature, lorsqu'il prit la défense de José Rainha, porte parole du "Mouvement des Sans terre" au Brésil : « … () on suppose que si la malheureuse est ainsi, c’est pour que nous ne puissions nous apercevoir qu’on lui a arraché les yeux… »

 

02/06/2008

Un. Un artiste sans art

Comme chacun sait, la définition classique de l’artiste est une personne qui cultive ou maîtrise un art. L'essentiel de son travail consiste à créer des œuvres qui s’avèrent sources d'émotion, stimulantes pour l’esprit et les sens.

L’art, de nos jours, est davantage un produit qu'un savoir faire, tenant plus de l'exception que de la règle. Les métiers artistiques attirent de nombreux candidats. L’essor des secteurs du cinéma, du théâtre, de la danse, de la musique, de la littérature, ont vu l’émergence de circuits diversifiés générateurs d’emplois, tout aussi précaires que les métiers artistiques eux-mêmes.

Les scénarii s’empilent chez des producteurs en quête de la prochaine saga télévisuelle de l’été, les romans chez les éditeurs en quête du futur « Goncourable », les maquettes chez des faiseurs de tubes en quête du nouveau Gainsbourg, les peintures s’exposent sur l'internet comme de vulgaires affiches, sans qu’aucun de leurs auteurs n’envisagent une gloire post-mortem.

82546686.jpgBref, dans chacun des secteurs concernés, beaucoup d’appelés mais peu d’élus.

Qu’est-ce qui nous fait donc courir vers l’état d’artiste, et les déconvenues qui l’accompagnent pour la majorité des prétendants à ce statut ? Le besoin de reconnaissance, le besoin d’exister en dedans et au-delà de ce monde, le besoin de communiquer états d’âme, émotions et autres expériences karmiques, tel le businessman chantant son blues :

« J'aurais voulu être un artiste
Pour avoir le monde à refaire
Pour pouvoir être un anarchiste
Et vivre comme un millionnaire(…)
(…)J'aurais voulu être un artiste...
Pour pouvoir dire pourquoi j'existe. »

Et peut-être, est-ce parce que nous cherchons avant tout la gloire et la reconnaissance immédiate, que nous en sommes réduits à brader notre talent. Gloire à nos égos et à nos individualités si remarquables qu’ils doivent à tout prix être filmés, écrits, peints, chantés, et décrits sous toutes formes possibles, en usant notre imagination non pas à créer, mais à deviner comment exploiter nos oeuvres sur le plan médiatique, à réfléchir à la manière la plus attrayante de les présenter et sur quel plateau de télévision les louer.

En nous soumettant à la recherche d’une connaissance fugace et rapide, nous n’arrivons plus à séparer le bon grain de l’ivraie, ni à reconnaître le véritable Art lorsqu’il s’offre à nous. Le cheminement de l’information jusqu’à notre cerveau souffrirait-il d’un bug permanent, pour que nous assistons à une si pitoyable dérive de l’intelligence…

Tandis que les vues sur la définition des arts héritées de Galien, imposées jusqu'à la fin du Moyen Age, faisaient la distinction entre arts libéraux et mécaniques, on découvre que l'astronomie était un art « libéral » et le spectacle de théâtre, un art « mécanique ». Ce qui ne manquera pas de faire sourire Johannes Kepler où qu’il se trouve, lui, qui, dans l’intimité de la nuit, troquait son habit d’astronome contre celui de chef d’orchestre, pour transposer les mouvements de planètes sur leur orbite et les variations des vitesses en notes de musique, tandis que sous ses yeux, se dessinait l’Univers harmonique dans un ciel devenu partition géante, œuvre d’art qu’il était seul à contempler.

Ce qui a amené Frankie à réfléchir aux artistes sans art qui n’entrent dans aucune catégorie reconnue par les académies artistiques de quelques natures qu’elles soient, et échappent à toutes règles conformistes d’une société privée de tous ses sens en général, et du bon en particulier.

315664940.jpgDe l’alchimiste qui, prenant ses distances par rapport à la culture environnante et aux modalités d'époque, bascule dans un état de conscience modifié pour se rapprocher de la « vérité universelle », mélangeant le caractère poétique et la précision technique des textes, le tout dans des expressions changeantes et éphémères.

De l’homme de connaissance qui travaille sur la substance matérielle, l'amenant à transcender sa propre nature, et à vivre sur d'autres plans de conscience en ayant expérimenté la maladie, la mort, touché le fond de la souffrance pour se reconstituer et sortir vainqueur du gouffre de ses blessures.

Du chamane venu sur terre avec les souvenirs de ses existences antérieures, isolé au sein de la société, dépositaire des mystères de l'invisible, acceptant son sort de « conduit » impeccable.

673255572.jpgDe ces guerriers spirituels qui s’aventurent aux maniements du rééquilibrage des forces environnantes pour contrebalancer ce que l’espèce humaine ne cesse de perturber.

Des magiciens de l’âme qui exercent leur art dans des mondes invisibles et dont les tours prestigieux n’épatent que les oiseaux de passage.

Des « faiseurs de rois » qui influent sur la vie des autres, œuvrant dans l’anonymat le plus complet, art ingrat et abstrait s’il en est, qu’à l’exception de rares initiés, aucun de nous n’a la capacité de comprendre.

Des artistes, que nul prix, nul applaudissement, ne vient récompenser, dont l’art, au-delà de toute perception connue, au-delà des trompe l’œil et des fausses perspectives, dans des mondes où rien ne peut être affirmé, ni vérifié, a fait abstraction de tout ego.

Des artistes qui parcourent le long chemin de solitude qu’est la connaissance, brisant les paramètres de la perception quotidienne pour tenter de percevoir l’inconnu. Des artistes sans art qui contemplent leur œuvre imaginaire, sculpté par l’esprit, ciselé par le son, gravé par le silence, avec pour seul spectateur, l’Univers, et l’éternité qui lui fait écho.

Alors, relisons nos écrits, contemplons nos peintures et sculptures, écoutons nos voix sur des bandes enregistrées, dansons au son des tambours, et souvenons-nous toujours de ce que disait Jorge Luis Borges: « Toute fiction est potentiellement déjà écrite dans l'alphabet : on ne crée rien, on ne fait que redécouvrir une histoire. »

 
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