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02/06/2008

Un. Un artiste sans art

Comme chacun sait, la définition classique de l’artiste est une personne qui cultive ou maîtrise un art. L'essentiel de son travail consiste à créer des œuvres qui s’avèrent sources d'émotion, stimulantes pour l’esprit et les sens.

L’art, de nos jours, est davantage un produit qu'un savoir faire, tenant plus de l'exception que de la règle. Les métiers artistiques attirent de nombreux candidats. L’essor des secteurs du cinéma, du théâtre, de la danse, de la musique, de la littérature, ont vu l’émergence de circuits diversifiés générateurs d’emplois, tout aussi précaires que les métiers artistiques eux-mêmes.

Les scénarii s’empilent chez des producteurs en quête de la prochaine saga télévisuelle de l’été, les romans chez les éditeurs en quête du futur « Goncourable », les maquettes chez des faiseurs de tubes en quête du nouveau Gainsbourg, les peintures s’exposent sur l'internet comme de vulgaires affiches, sans qu’aucun de leurs auteurs n’envisagent une gloire post-mortem.

82546686.jpgBref, dans chacun des secteurs concernés, beaucoup d’appelés mais peu d’élus.

Qu’est-ce qui nous fait donc courir vers l’état d’artiste, et les déconvenues qui l’accompagnent pour la majorité des prétendants à ce statut ? Le besoin de reconnaissance, le besoin d’exister en dedans et au-delà de ce monde, le besoin de communiquer états d’âme, émotions et autres expériences karmiques, tel le businessman chantant son blues :

« J'aurais voulu être un artiste
Pour avoir le monde à refaire
Pour pouvoir être un anarchiste
Et vivre comme un millionnaire(…)
(…)J'aurais voulu être un artiste...
Pour pouvoir dire pourquoi j'existe. »

Et peut-être, est-ce parce que nous cherchons avant tout la gloire et la reconnaissance immédiate, que nous en sommes réduits à brader notre talent. Gloire à nos égos et à nos individualités si remarquables qu’ils doivent à tout prix être filmés, écrits, peints, chantés, et décrits sous toutes formes possibles, en usant notre imagination non pas à créer, mais à deviner comment exploiter nos oeuvres sur le plan médiatique, à réfléchir à la manière la plus attrayante de les présenter et sur quel plateau de télévision les louer.

En nous soumettant à la recherche d’une connaissance fugace et rapide, nous n’arrivons plus à séparer le bon grain de l’ivraie, ni à reconnaître le véritable Art lorsqu’il s’offre à nous. Le cheminement de l’information jusqu’à notre cerveau souffrirait-il d’un bug permanent, pour que nous assistons à une si pitoyable dérive de l’intelligence…

Tandis que les vues sur la définition des arts héritées de Galien, imposées jusqu'à la fin du Moyen Age, faisaient la distinction entre arts libéraux et mécaniques, on découvre que l'astronomie était un art « libéral » et le spectacle de théâtre, un art « mécanique ». Ce qui ne manquera pas de faire sourire Johannes Kepler où qu’il se trouve, lui, qui, dans l’intimité de la nuit, troquait son habit d’astronome contre celui de chef d’orchestre, pour transposer les mouvements de planètes sur leur orbite et les variations des vitesses en notes de musique, tandis que sous ses yeux, se dessinait l’Univers harmonique dans un ciel devenu partition géante, œuvre d’art qu’il était seul à contempler.

Ce qui a amené Frankie à réfléchir aux artistes sans art qui n’entrent dans aucune catégorie reconnue par les académies artistiques de quelques natures qu’elles soient, et échappent à toutes règles conformistes d’une société privée de tous ses sens en général, et du bon en particulier.

315664940.jpgDe l’alchimiste qui, prenant ses distances par rapport à la culture environnante et aux modalités d'époque, bascule dans un état de conscience modifié pour se rapprocher de la « vérité universelle », mélangeant le caractère poétique et la précision technique des textes, le tout dans des expressions changeantes et éphémères.

De l’homme de connaissance qui travaille sur la substance matérielle, l'amenant à transcender sa propre nature, et à vivre sur d'autres plans de conscience en ayant expérimenté la maladie, la mort, touché le fond de la souffrance pour se reconstituer et sortir vainqueur du gouffre de ses blessures.

Du chamane venu sur terre avec les souvenirs de ses existences antérieures, isolé au sein de la société, dépositaire des mystères de l'invisible, acceptant son sort de « conduit » impeccable.

673255572.jpgDe ces guerriers spirituels qui s’aventurent aux maniements du rééquilibrage des forces environnantes pour contrebalancer ce que l’espèce humaine ne cesse de perturber.

Des magiciens de l’âme qui exercent leur art dans des mondes invisibles et dont les tours prestigieux n’épatent que les oiseaux de passage.

Des « faiseurs de rois » qui influent sur la vie des autres, œuvrant dans l’anonymat le plus complet, art ingrat et abstrait s’il en est, qu’à l’exception de rares initiés, aucun de nous n’a la capacité de comprendre.

Des artistes, que nul prix, nul applaudissement, ne vient récompenser, dont l’art, au-delà de toute perception connue, au-delà des trompe l’œil et des fausses perspectives, dans des mondes où rien ne peut être affirmé, ni vérifié, a fait abstraction de tout ego.

Des artistes qui parcourent le long chemin de solitude qu’est la connaissance, brisant les paramètres de la perception quotidienne pour tenter de percevoir l’inconnu. Des artistes sans art qui contemplent leur œuvre imaginaire, sculpté par l’esprit, ciselé par le son, gravé par le silence, avec pour seul spectateur, l’Univers, et l’éternité qui lui fait écho.

Alors, relisons nos écrits, contemplons nos peintures et sculptures, écoutons nos voix sur des bandes enregistrées, dansons au son des tambours, et souvenons-nous toujours de ce que disait Jorge Luis Borges: « Toute fiction est potentiellement déjà écrite dans l'alphabet : on ne crée rien, on ne fait que redécouvrir une histoire. »

Commentaires

Sur l'art ou l'artiste, je crois qu'il perçoit une attente en voie d'émergence, mais une attente partout où il entend, voit, sent. Or l'inspiration ne s'invente pas s'il n'y a rien. Par ailleurs, l'art ou l'artiste doit bien s'adresser quelque part et dans une durée pour oeuvrer. Or... il n'y a pas lieu. C'est là ce que l'Artiste a perçu et c'est là ce qui après avoir interrogé sa situation, l'interroge plus encore et tout-à-fait.

Le sage dont tu fais le portrait sous l'espèce de l'artiste n'est pas un artiste. L'artiste se tient désormais, lui, en proximité et bon voisinage d'une sage coupure, coupure introduisant la présence vidée, là où il n'y a rien du tout et où on se perd seulement et jamais on ne se retrouve. Là où il y a un sage, il n'y a rien de plus. Le nigaud qui se "retire" en se tenant sous le regard d'un public "averti" se référe à l'identité comme l'identité à l'immobile : en constant inverse. Ce rapport inverse, le geste de l'artiste le retient et le sage l'a perdu parce que cette sagesse, éternellement, a été mais n'est pas. L'artiste, de nulle part et pour personne, trouvait il y a quelques temps, son art dans un art qui dénonce tous les supports qui sont offerts à l'artisan pour sa survie frelatée et les avatars de sa déchéance. Et l'artiste a fui l'ivresse car elle ne l'emporte nulle part et il se tait désormais. Toute ivresse le détourne encore plus de sa quête, alors qu'elle l'amenait, à l'époque de Verlaine, Rimbaud, Baudelaire et dans la foulée parisienne de 1900, vers une quintessence.

L'artiste et pas le "sage". Car en dehors de l'art, on ne sort pas de l'étroitesse des égos et du cercle vicieux de la dénonciation d'imposture, sans jamais pour cela, s'en excepter tout-à-fait... Ceci dit, je contourne sûrement plus que je ne voudrais (comme si je cherchais à te retourner). C'est malgré moi.

Oui mais... et ce livre que j'aimerais bien me procurer (moyennant une somme raisonnable payable par chèque), et dont tu as corrigé les épreuves il y a quelques mois, si mes souvenirs sont bons ?

Écrit par : PrGroKrouk | 03/06/2008

Cher PrGrokrouk : je connais ici-bas des sages bien plus artistes que les artistes pour qui sait "voir" leurs œuvres ; de même que je connais des artistes parvenus à un stade d'humilité qui feraient rougir de pseudos artistes en herbe pétris d'un ego surdimensionné ; ne tournons pas davantage en rond : ce monde se contente de si peu que même cette chronique me semble vaine... quant à ma modeste contribution au "lourd tribu" littéraire, tes souvenirs sont bons mais il faut patienter... encore un peu ; patience chère à mon coeur... comme bon nombre d'artistes avec ou sans art... :-)

Écrit par : Frankie | 03/06/2008

Pardon aux Sages. Pour ma pomme, et avec respect, je vais aller retourner une ou deux pierres au bord du chemin. Je me pencherai sur ce qu'il y a dessous. Et je goûterai - juste un peu - l'humilité, je le sens.

J'aime beaucoup le peintre et son oeuvre dont tu as retenu la première figuration pour ton article. C'est une composition abstraite je crois. Je l'ai embauché dans "EnregistrerSous-Mes Images". Il me donne envie de peindre aussi. Ce secret espoir, de garnir un jour quelqu'article inspiré dans je ferais la matière sur un blog ! (je veux dire un article valant pour sa matière).

Que tu trouves satisfaction dans la publication de ton ouvrage prochainement ! à moi, ça me plairait. De le lire.

Écrit par : PrGroKrouk | 04/06/2008

Bravo pour cette chronique ; voilà un auteur qui n'est jamais là où on l'attend. Moi aussi j'aurai grand plaisir à lire votre livre chère Frankie.

Écrit par : Sénèque | 05/06/2008

Les commentaires sont fermés.

 
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