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02/04/2007

Hélène Grimaud, une louve parmi les loups

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Lorsqu'Hélène Grimaud n'est pas sur les routes, la pianiste d'exception, célèbre pour ses interprétations de Rachmaninov, Brahms, Schumann, Chopin et Beethoven, vit près de New-York. Par sa rusticité, sa maison tient davantage du refuge intime que d'un lieu de villégiature pour pianiste internationale. C'est là qu'Hélène a bâti le Wolf Conservation Center, vaste enclos de dix-huit hectares qui abrite une meute de loups. Ne vous y trompez pas, elle n'y élève pas de canis lupus, cela supposerait une domestication que la pianiste récuse. Disons plutôt que c'est elle qui vit parmi eux, entre répétitions et concerts.

Née le 17 novembre 1969, à Aix-en-Provence, Hélène résume la fillette qu'elle était par cette phrase : « Agitée de l'intérieur avec un trop-plein d'énergie mentale. » Elle se décrit comme une enfant asociale, fuyant les gosses de son âge stupides, méchants et cruels, que rien ne semblait pouvoir apaiser, ni la danse classique, ni les arts martiaux. Sa rencontre avec le piano lui fait instinctivement pressentir que cet instrument la contiendra dans tous les sens du terme.

Soutenue par des parents enseignants, Hélène Grimaud intègre la classe de Pierre Barbizet au conservatoire de Marseille. De lui, elle dit : « [...] Ses cours particuliers pouvaient dépasser les trois heures. J'en ressortais laminée, embrouillée, sans repère sur moi-même, minée par le doute... et néanmoins obligée de faire le point, d'avancer. J'ai toujours la même attitude : je ne progresse qu'après des états d'extrême confusion. »

A treize ans, elle est reçue au Conservatoire de Paris où Jacques Rouvier tente, avec une infinie patience, de canaliser son énergie : « [...] J'ai eu la chance d'avoir deux professeurs différents, mais dans le bon ordre : Pierre Barbizet m'a rendue "accro" aux mondes enfouis dans les partitions ; avec Jacques Rouvier, j'acceptais sans rechigner un travail plus austère, puisqu'il permettait d'accéder à des beautés supérieures. [...] Il m'imposait de travailler les études de Chopin et de Liszt. Moi, j'aimais les œuvres à grandes lignes, à grand souffle, comme le "premier concerto" de Chopin et la "deuxième sonate" de Brahms. Je ne travaillais donc pas le programme des examens, à la plus grande inquiétude de mon professeur. En retour, il refusait de m'aider à préparer mes fichues œuvres ! Heureusement, l'orchestre des anciens du Conservatoire d'Aix-en-Provence accepta de m'accompagner dans le "premier concerto" de Chopin. Satisfaite d'être allée jusqu'au bout de ma volonté, je jouai même les fameuses études en bis... et j'apportai la cassette à Jacques Rouvier. » C'est à cette époque qu'elle dit avoir perdu ce sentiment de provenance, de racines. Hélène envisage déjà de partir conquérir les espaces infinis, tout comme elle sillonne les steppes de la littérature russe : « J'aime ces caractères tourmentés, ces psychologies tortueuses. Le prince Mychkine, surtout, dans "L'idiot" de Dostoïevski : grand, mal perçu par son entourage, capable de toutes les folies, mais se résignant aux choix les plus humains. Mon premier disque fut consacré à Rachmaninov, car je tentais de retrouver en musique les sentiments soulevés par mes lectures. En 1986, j'ai présenté le concours Tchaïkovski, à Moscou, pour vérifier que les gens de la rue ressemblaient aux personnages de romans : excessifs, impulsifs, chaleureux, portant leur déséquilibre avec superbe, à fleur de peau. La réalité est presque plus belle que la fiction. »

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En 1991, Hélène s'installe à Tallahassee, en Floride. A cause d'un regard, celui d'une louve qu'un vétéran du Vietnam garde chez lui, sa vie va changer. Aujourd'hui encore, la pianiste ne peut mettre de mots sur cette rencontre, mais parle de reconnaissance mutuelle. Elle se décide à passer un diplôme afin d'obtenir l'autorisation "d'héberger" des loups et entreprend un doctorat d'éthologie, - science transversale méconnue chevauchant des disciplines variées : biologie, sociologie, psychologie sociale, neurosciences -, afin d'étudier le comportement animal et humain. Avec la détermination qui la caractérise, Hélène cherche un grand terrain, loin de toute habitation. Les agents immobiliers du Connecticut lui proposent de somptueuses demeures. Elle opte pour une masure à retaper et quelques hectares de bois sans vis-à-vis. Là, derrière un double grillage, dans l'enclos même, elle peut observer la meute, en noircissant des cahiers entiers de notes. La pianiste parle des loups comme d'une relation d'égalité : « Si, parmi eux, vous n'êtes pas présent à cent pour cent, cela peut devenir dangereux. Rien n'est jamais acquis, chaque comportement dépend de l'organisation hiérarchique de la meute. » La passion vibre en elle lorsqu'il s'agit de les défendre : « Dans les sociétés anciennes, de Romulus et Rémus à Gengis Khan, en passant par les tribus indiennes, le loup fut un modèle avant de devenir la face féroce de l'inconscient humain, à exterminer coûte que coûte. » Des animaux dont Hélène dit qu'ils l'ont réconciliée avec le genre humain.

Dotée d'un regard minéral, opalescent ou mat comme l'acier, selon qu'elle parle avec fièvre ou se réfugie en elle-même, très physique, parfois remuamedium_h_g.2.jpgnte, dotée d'une forte charge émotionnelle, Hélène Grimaud ressurgit plus forte encore, à chacun de ses retours sur scène. Chaque œuvre devient sous ses doigts énergie subtile, proche d'un sentiment féerique du réel, comme si la virtuose atteignait à une limpidité de l'âme. Sans doute que c'est l'occasion pour Hélène de s'abandonner totalement entre piano et loups. Hélène la solitaire, Hélène la rebelle, Hélène la magnifique qui, dès qu'elle se met au piano, a le pouvoir de suspendre le temps...

Pour le reste, Frankie l'imagine comme dans "La Sauvage" de Jean Anouilh, allant se cogner partout de par le monde, se refusant à toute compromission, et se répétant peut-être, en son fort intérieur, la dernière réplique de Thérèse : « [...] J'aurai beau tricher, fermer les yeux de toutes mes forces... Il y aura toujours un chien perdu quelque part qui m'empêchera d'être heureuse... »

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Défend-elle la liberté ou l’interprète-t-elle. Le loup image de l’indépendance indomptable. Le compositeur qui n’a d’autre issue que de ne plus être. Contraint de sortir du monde des hommes, ne plus satisfaire à leurs lois. Libre, indépendant et indomptable lui aussi. Enfin tous deux, le loup et le compositeur, absent du pouvoir. Aucune appropriation d’autrui. Isolés, seuls et confiants. Eux ont un lieu commun, le blanc. L’Immaculée ou l’on mène sa trace, la partition libre où l’on mène la vie. Eux ont un autre lieu commun, la meute sans laquelle la liberté n’est qu’un mot.

Écrit par : martingrall | 02/04/2007

L'homme est un loup pour l'homme, la femme est-elle une louve pour la femme ?

Écrit par : bb | 02/04/2007

Baucoup de mails sur cette chronique : hélas, Hélène est rare, une trentaine de concerts par an dans le monde et souvent à guichet fermé. Elle a publié deux livres, préfacé un sur "les loups" et pour tout savoir sur sa discographie, il faut aller sur son site : http://helenegrimaud.free.fr
@ Martin : je me délecte de tes commentaires !
@ BB : j'aurais aimé voir cette phrase en latin comme il se doit

Écrit par : Frankie | 02/04/2007

Errare humanum est, hominus homine lupus est !!
In caudea venenum !!!

Écrit par : bb | 03/04/2007

Frankie, j'aime beaucoup tes billets.

Écrit par : martingrall | 03/04/2007

Et aussi, des émotions transcendées, épurées, sages et devenues adultes..puis diffusées aux âmes en quête d'absolu ... au delà de la quête de sens, juste montrer la vie, comme elle est : simple, juste et infiniment riche de promesses à bout portant.. des sons au delà des mots, une interprétation rare, unique, à l'image de l'âme et du coeur qui habitent Hélène.

Écrit par : Julie | 29/04/2007

Bonjour,

Juste un petit mot pour vous prévenir qu'Hélène Grimaud sera en Live ce soir 25 juillet sur www.medici-art.tv c'est gratuit...
Bon concert,

Medici team

Écrit par : Tourneville | 25/07/2007

Bonjour,

Comme Hélène Grimaud, vous aimez les loups, vous voulez les protéger, l' association POINT INFO LOUP LYNX de Meylan en Isère près de Grenoble, vous convie à venir au Forum des associations, qui aura lieu le samedi 8 septembre 2007, de 10 h à 18 h, au Gymnase des Buclos, Boulevard des Alpes à Meylan.

Contact : Samuel 06 77 30 46 35

Écrit par : samuel | 02/09/2007

Les commentaires sont fermés.

 
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