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26/03/2007

Frankie face au Roi Lézard

jim3.jpg« Mon corps me trahit. Le temps jusque-là suspendu a repris son cours. Je sens fléchir mes jambes et ma main n'est plus très sûre. Je ne me souviens plus des aléas du jour qui s'achève et je sens que mon visage se creuse, arborant les stigmates de l'angoisse qui me tord le ventre. Il me reste si peu de temps pour m'inventer une mort qui vaille la peine, que je vais devoir improviser. Je ne ressens aucune tristesse au moment de partir car cette vie de peu avait fini par me lasser. Lorsque la passion de faire vous a quitté, c'est le deuil de son miracle personnel qui commence. La mort, ma mort, approche à grandes enjambées, me passe, me dépasse et je trépasse. Vous parlerez bientôt de moi au passé, sans nostalgie de ce que j'ai été, sans compassion pour celui qui marchait, déjà invisible, à vos côtés. Je meurs, oui, mais d'une mort surnaturelle, une mort qui n'appartient qu'à moi et que je refuse de partager avec personne. Seul, je l'étais déjà depuis de longues années, piégé dans l'impasse des attachements irrésolus. » (Paris, Café de Flore, 22 mai 1971)

Ces lignes, écrites par Jim Morrison peu avant sa mort, ont décidé Frankie à emprunter la machine à remonter le temps pour se retrouver, au détour des années 60, face au "Roi Lézard", comme il aimait à se nommer lui-même, mi-sérieux, mi-ironique.

Le choix du nom de son groupe, The Doors, Jim le justifie ainsi : « Il y a le connu. Il y a l'inconnu. Et entre les deux, il y a la porte, et c'est ça que je veux être. »

Est-ce en hommage au livre d'Aldous Huxley "The Doors of Perception" (Les portes de la perception) dont le titre est, lui-même, tiré d'une citation de William Blake : « Si les portes de la perception étaient nettoyées toute chose/apparaîtrait à l'homme telle qu'elle est - infinie. »

Est-ce en clin d'œil au LSD, dont il était courant, à cette époque, de dire qu'il ouvrait les portes de la perception. En 1964, et en particulier à UCLA, il était extrêmement facile de se procurer cette drogue. De nombreux programmes de recherche universitaires portaient sur les propriétés du LSD et d'autres substances psychoactives. Il suffisait donc aux étudiants aventureux de s'inscrire comme "volontaires". Morrison se trouvait doublement incité à les "expérimenter" : du point de vue poétique, cela le rattachait à la tradition littéraire des "paradis artificiels" de Charles Baudelaire à Aldous Huxley, en passant par Arthur Rimbaud et Thomas de Quincey, et les poètes de la beat generation ; du point de vue mystique, la consommation de psychotropes le rapprochait du chamanisme et de la transe souvent provoquée par des hallucinogènes naturels comme la mescaline, le peyotl ou encore l'ayahuasca.

Ou est-ce parce que Jim Morrison, bien avant la création des Doors, avait déjà franchi certaines portes mystérieuses.

A l'âge de trois ans et demi, lors d'un trajet en voiture de Santa Fe à Albuquerque, Jim assiste à un événement qu'il décrira plus tard comme l'un des plus importants de sa vie. Sur le disque posthume "An American Prayer", il confie : « Nous roulions à travers le désert, à l'aurore, et un camion plein d'ouvriers indiens avait soit percuté une autre voiture soit seulement - enfin, je ne sais pas ce qui s'était passé - mais il y avait des Indiens qui gisaient sur toute l'autoroute, agonisant, perdant du sang. [...] Ce fut la première fois que je goûtai la peur. [...] Ma réaction aujourd'hui en y repensant, en les revoyant - c'est que les âmes ou les esprits de ces Indiens moribonds... peut-être un ou deux d'entre eux... étaient en train de s'enfuir, terrorisés, et ils ont tout simplement sauté dans mon âme. Et ils sont toujours là. »

Peu importe que Jim ait menti ou non sur sa propre autobiographie, il reste que cette anecdote est la source de deux inspirations majeures chez l'artiste, tant dans son comportement que dans sa poésie : l'attirance très marquée pour la mystique des Amérindiens et le chamanisme, et le recours à l'autoroute et aux véhicules automobiles typiques de l'american way of life comme métaphore morbide du technicisme moderne. L'image de la highway assassine, hante tous les écrits de Morrison.

Frankie ne reviendra pas sur la carrière fulgurante et fugace du leader des "Doors". Tout a été dit en versions papier et pelliculé. On croirait certains mots créés pour lui : charismatique, provocateur, exhibitionniste, sex-symbol façon Baudelaire des temps modernes, paré de la beauté du diable : boucles brunes, regard bleu intense et vide à la fois, comme si une partie de lui-même n'appartenait pas tout à fait à ce monde, vêtu d'un sempiternel pantalon de cuir noir.

Dans une Amérique qui émerge lentement de son puritanisme excessif, Jim va être celui par qui les scandales arrivent. Arrestation après arrestation, Morrison expérimente le sexe et les drogues, collectionne les femmes, tout en restant, à sa manière, fidèle jusqu'à la mort à la rousse Pamela Courson, sa compagne cosmique.

On a évoqué sa musique : ce parfum d'hypnose vénéneuse qui provient tout autant de ses rythmiques obsédantes et des sursauts qui la traversent comme autant de pulsions, savant mélange de jazz, folk, pop, blues et autres influences venant de l'éclectisme de ses membres.

On a tenté de percer la signification de ses textes imprégnés de surréalisme.

Le style scénique très personnel de Morrison a influencé le mouvement punk, des rockers comme Iggy Pop, ou encore Ozzy Osbourne, se réclameront expressément de lui.

Tout comme en littérature : Morrison, fan d'Oscar Wilde, de William Blake et de bien d'autres figures mythiques, dont le style n'est pas sans rappeler un autre poète américain, Walt Whitman, aura inspiré de nombreux auteurs. On le croise notamment aux côtés de Jimi Hendrix et de Janis Joplin, et d'une pléiade de musiciens morts durant les années 60, dans l'excellente nouvelle de Stephen King, "Rockn' Roll Heaven".

"HWY An American Pastoral" le dernier film réalisé par Jim Morrison est emblématique de ses passions et de sa poésie si particulière. Ce sont là les facettes du personnage qui, en dehors de l'image de rebelle contestataire opposé à l'armée, aux politiciens, à la famille américaine modèle, sont restées gravées dans les mémoires, marquant profondément les artistes qui lui ont succédé. L'ombre de Morrison plane sur bon nombre d'œuvres : "Easy Rider" (1969) de Peter Fonda et Dennis Hopper, "Fear and Loathing in Las Vegas" (1994) de Terry Gilliam et "The Big Lebowski" (1998) des frères Cohen. A eux trois, ces films résument une époque et un état d'esprit, et rendent, consciemment ou non, un vibrant hommage à l'artiste.

Cette adulation va néanmoins supplanter ce que Morrison considérait comme sa principale activité, medium_c58646cgxi5.jpgla poésie, allant jusqu'à éclipser la profondeur de l'homme. « J'ai toujours eu cette sensation de quelqu'un... qui ne serait pas exactement chez lui... qui serait conscient de beaucoup de choses, mais qui ne serait vraiment sûr de rien... » confiera-t-il lors d'une interview.

Il n'existe qu'une manière de se faire une idée de qui était le vrai Jim, ou tout au moins de s'en approcher le plus près possible : il suffit d'écouter les paroles de ses chansons, de regarder les vidéos de ses concert, les longs et courts-métrages que lui-même et ses amis de l'époque ont réalisés, de s'intéresser à ses lectures, aux films et à la musique qui le rendaient si créatif.

Du chanteur-sorcier-poète-érudit, il nous reste "La nuit américaine", "Ardeb lointain", "Seigneurs et nouvelles créature" et "Prière américaine".

Sa poésie n'est pas chose aisée à explorer. Le lecteur non averti pourrait croire qu'il s'agit de vers libres, de phrases désarticulées sans aucune signification. Certains ont prétendu qu'il s'agissait là de productions rédigées sous l'influence de la drogue et de l'alcool, qu'il n'y avait rien à comprendre. Si comme eux, vous abordez sa poésie en cherchant à savoir ce que le texte recèle, vous irez tout droit sur une impasse. Pour pénétrer la poésie de Morrison, il faut le désir d'une expérience de lecture bien plus intense qu'un banal roman, et pour peu que l'on se donne la peine de surmonter quelques obstacles, son œuvre apparaît comme l'une des plus originales de son temps.

Dans le bouillonnement, le chaos et l'utopie des années 60, Jim a capturé de manière unique et flamboyante le tourbillon de son époque. Mais l'homme qui invitait à dépasser les apparences banales, à "passer de l'autre coté" quitte à devenir fou, avait besoin d'un lieu où se cacher, comme il le chantait dans "The soft parade" : « Can you give me sanctuary ? I must find a place to hide. I can't make it anymore, the man is at the door. » (Pouvez-vous me trouver un sanctuaire ? Je dois trouver un endroit où me cacher. Je ne peux pas faire plus, l'homme est à la porte.)

2iyknrkd.jpgC'est en 1971 que Jim Morrison s'installera à Paris, pensant y trouver ce fameux sanctuaire où écrire sa poésie, et comme Oscar Wilde avant lui, il y mourra, à l'âge de vingt-sept ans, en ayant vécu ce que beaucoup d'entre nous mettent une vie entière à expérimenter. Sa dernière résidence, tout comme celle de l'écrivain irlandais, sera située au Père-Lachaise. Sa mort prématurée, dans des circonstances mal élucidées, le fera entrer au panthéon des légendes, contribuant à ancrer la représentation même du poète maudit dans l'imaginaire collectif. Et tandis que certains visitent sa tombe par curiosité, d'autres continuent de vouer un véritable culte au leader des Doors, au point de phantasmer sur sa prétendue mort. Tout comme ce fut le cas pour Elvis, ils imaginent que Jim mène, en secret, une existence tranquille, escorté par le seul être sans tâche dans sa vie, Sage, son gros chien noir.

Et s'il y avait une part de vrai...

Car Jim Morrison, fasciné jusqu'à l'obsession par les Indiens d'Amérique et le désert, a, peut-être, au travers de ses "voyages intérieurs", parcouru lemedium_tourism2.jpg chemin des ces guerriers qu'il admirait tant... Une fois son périple magnifique, et terrible à la fois, achevé, peut-être que Jim a regardé la mort bien en face et a dansé pour elle une dernière fois. Et sous le fracas du tonnerre, tandis que la pluie s'est mise à tomber, qu'ont résonné les premières mesures de la batterie, aussitôt suivies du synthé, Morrison lui aura chanté : « Riders on the storm, riders on the storm, Into this house we're born, into this world we're thrown... Like a dog without a bone, an actor out on loan. Riders on the storm. » (Passagers de la tourmente, passagers de la tourmente, Dans cette maison nous sommes nés, dans ce monde nous sommes jetés, Comme un chien sans son os, comme un acteur de remplacement. Passagers de la tourmente.)

Frankie aime à croire que la mort, séduite, a offert l'immortalité au "Roi Lézard".

 

 

 

Commentaires

Jim est un des derniers poètes de la liberté sortant de sa chrysalide. La porte papillon. Beaucoup de ses textes sont explicables, une conscience entre deux éphémères. Momentanés et passagers. Entre les deux, un porte bonheur multicolore pour chacun des passagers entre la vie et notre mort.

Écrit par : martingrall | 26/03/2007

ET comment cette chrysalide entre deux états donna la mort de ce qui devenait ordinaire. Nixon, la guerre du Viet Nam, et puis les passagers multicolors, les passages de Jim Morrison à Jimi hendrix, à Janis Joplin puis plus dure, afro, Malcom X et Martin Luther King. La porte s’ouvre sur l’éternité. Cela tombe plutôt bien ils y sont tous. Et personne nous dit’ ’ courant d’air.’’

Écrit par : martingrall | 26/03/2007

Très belle citation, que celle que vous faites à l'entrée de cette note. D'où est-elle issue ?

Écrit par : Pli | 12/05/2007

Merci à vous.

Je voulais aussi signaler que votre texte est bien vu, et qu'il ne me faisait pas, contrairement à ce qu'il en est trop souvent à ce propos, l'effet gênant de la redite.

Bonne continuation.

Écrit par : Pli | 14/05/2007

arretons de dire untel et le dernier ou untel est le second pierre ou paul ...

un autre viendra et personne ne peut etre autre ; car chaque etre est unique ...on peut copier mais pas remplacer en tant que personnalite!

d' autres etres remplacent musicalement ou autre specificite et la roue continue de tourner .... a bon entendeur !

Écrit par : FANTOMAS | 17/11/2009

Nul n'est irremplaçable, certes ; n'empêche que certains ont marqué leur temps et les générations à venir ; l'empreinte de la conscience sans doute.
Suis pas sûr que Fantomas est bien compris de quoi il s'agissait.
A bon entendeur, salut Fantomas !

@ Frankie,

Je me délecte à l'idée de lire ce "Je sauverai le monde" qui semble bien déjanté... et sacrément d'actualité. Un souffle rafraichissant au sein de l'éternelle clique des sorties ennuyeuses de la rentrée littéraire.
Excepté le Jean-Michel Guénassia qui est un livre extraordinaire ; coup de coeur pour moi aussi ; un prix bien mérité et qui en dit long sur la qualité de l'ouvrage "le club des incorrigibles optimistes"

Salut et bonne route Frankie

Écrit par : Solar75 | 17/11/2009

Les commentaires sont fermés.

 
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